
Des textes inédits de
Nicolas Bouvier (1929-1998), réunis par
François Laut et rédigés en des pays sur lesquels il n'a rien publié de son vivant : telles sont les pépites de ces archives sur près d'un demi-siècle.
En 1948, le jeune homme de dix-huit ans écrit son premier récit de voyage, le plus ancien qui nous soit connu, entre Genève et Copenhague, rempli d'illusions qu'il veut "rendre réelles";
en 1992, l'écrivain reconnu sillonne les routes néo-zélandaises, à la fois fourbu et émerveillé.
Entre le premier voyage de 1948 en Laponie à dix-neuf ans et le dernier à soixante-trois ans en Nouvelle-Zélande, Nicolas Bouvier a vécu et réalisé ses illusions, c'est-à-dire accompli ses rêves; il a voyagé, écrit, été enfin reconnu.
Entre ces deux pôles, on divaguera en sa compagnie: on le suivra en 4 CV dans une tournée de film-conférences en France et en Afrique du nord (1957-1958); on se promènera en locomotive à Java et on séjournera à Bali dans un hôtel de junkies (1970); on l'accompagnera en car, avec un groupe de touristes, en Chine (1986); on fera du tourisme au Canada (1991) avant la Nouvelle-Zélande (1992).
Autant de voyages initiatiques aux divers âges de la vie.
L'intérêt des textes est aussi bien dans ces régions ignorées de l'œuvre que dans les multiples facettes qu'ils montrent de l'homme à travers cet abrégé de sa vie qu'est un voyage.
À l'aube de l'été 1948, Nicolas Bouvier va partir aussi loin qu'il peut, jusqu'en
Laponie, accompagné de deux personnes plus âgées, et sous la houlette amicale d'un homme d'affaires qui a la confiance des parents, une grosse voiture et des intérêts là-bas.
Il rapportera de Scandinavie, outre le plaisir pur d'avoir avancé "libre et sans but", des choses plein les bras: une paire de bottes Lapones, des manuscrits, des croquis et lettres des parents et amis.
Bariolé de perceptions (paysages pluvieux, féeriques), empreint d'influences poétiques, le récit semble voler, le ravissement montant en chemin.
Nicolas Bouvier arrive en
Algérie en pleine guerre, cinq mois après le putsch du 13 Mai à Alger. Visitant Oran entre ses conférences, Bouvier saute dans un bus ou se perd à pied, décrit les lieux, fait parler les gens. Le climat est plus serein dans le Maroc indépendant.
En 1963 paraît à Genève
"L'usage du monde". Un succès d'estime en Suisse, un échec complet en France.
Nicolas Bouvier suit de loin ces vicissitudes car il s'est embarqué en famille pour
le Japon où il séjournera jusqu'en 1966 pour honorer la commande d'un livre illustré par sa propre iconographie (Japon, 1970). Cet atlas personnel lui vaut une reconnaissance dans son pays et la possibilité de retourner sur l'archipel en 1970 comme artiste invité du pavillon Suisse de l'exposition universelle d'Osaka.
À l'issue de celle-ci, Nicolas Bouvier fait un périple en
Corée du Sud avec son épouse en Juin et un autre, seul, en
Thaïlande et en
Indonésie en Août.
Il aborde une
République Indonésienne où la vie politique est étouffée par le pouvoir personnel du général Suharto. Le genevois fait souvent allusion à cette situation, mais il n'a comme projet que la balade en solitaire et la recherche des correspondances avec cette autre île chaude, qui l'avait piégé seul et mal portant, quinze ans plus tôt: Ceylan.
Il va très vite aimer l'Indonésie, reléguant au fond de lui les sortilèges sri-lankais, qui attendront encore.
Deux cahiers, quarante feuillets au total pour raconter un voyage de trois semaines avec journal, poème, dessins, notes économiques, historiques ou musicales.
En 1984, c'est le début de la série de voyages organisés, en
Chine, pour un groupe de quinze clients privilégiés, par l'agence lausannoise "l'Atelier du voyage".
Le premier dans les lieux désirés: Urumqui, Turfan, Dunhuang. Le deuxième avec Éliane à l'hiver 1985-1986: Pékin, Xian, Chengdu, Kunming, Hong-Kong.
Le troisième, enfin, en Juillet 1986: même parcours que le précédent mais à contresens et plus long, vingt jours contre quinze.
Nicolas Bouvier est revenu de Chine avec une sciatique. Le journal fait défiler dans ses miroirs le peuple chinois, et, d'étape en étape, si les soucis de santé lui donnent un tour pitoyable et compassionnel, l'humour sait toujours y alléger la douleur.
Le tournant de la décennie suivante se confond avec les années nord-américaines de Nicolas Bouvier en même temps qu'avec sa renommée. Il va être invité dans le nouveau monde surtout au
Canada, six fois entre Juin 1990 et Octobre 1995 dont à trois reprises à
"l'International festival of Authors de Harbourfront de Toronto" notamment en Octobre 1991 en compagnie de très grands écrivains.
Une année plus tard, dans l'hémisphère Sud, Nicolas Bouvier entame une quinzaine de jours de tournée en Juillet 1992 entre
la Nouvelle-Zélande (Wellington, Auckland) et
l'Australie (Sydney).
Ce recueil offre une profondeur historique remarquable (des terrains vagues de Hambourg en 1948 aux cafés pieds-noirs d'Oran en 1958, de la pauvreté indonésienne de 1970 aux mutations des campagnes chinoises en 1986) et un espace géographique planétaire (des forêts de l'ouest canadien aux volcans néo-zélandais) avec des textes qui mettent en lumière le charme d'un Nicolas Bouvier où scintille çà et là, par brillants éclats, le Nicolas Bouvier écrivain.
La brièveté des notations, les feuilles de route, l'absence de relecture et de projet littéraire rendent particulièrement attachantes ces pages, qui s’adressent aux lecteurs-voyageurs comme à tous les amateurs de l’auteur genevois, dans lesquelles transparaît tout le talent de Bouvier, portraitiste et observateur hors pair, mais également reporter, historien, ethnographe, conférencier, photographe, poète.
François Laut, qui a choisi et présenté ces textes, a publié en 2008 chez Payot une biographie très remarquée :
Nicolas Bouvier. L’oeil qui écrit (rééditée en 2010 dans la « Petite Bibliothèque Payot / Voyageurs »).