Siam de Lily Tuck (Actes Sud- 2012)
Par Alain et Christine Londner, lundi 27 février 2012 à 13:36.

Ce roman énigmatique, obsédant, celui d’une innocence perdue, se déroule en Thaïlande, alors que débute la guerre du Vietnam.
Claire, une jeune Bostonienne qui vient de se marier avec un conseiller militaire et un ingénieur américain qui construit les pistes de Nakhon Phanom, en Thaïlande du Nord, pour les bombardiers américains, James, un peu plus âgé qu’elle, débarque avec lui à Bangkok le 9 mars 1967, le jour même où l’aviation américaine commence à bombarder le Nord-Vietnam à partir de ses bases thaïlandaises.
Lors d’une soirée, peu de temps après leur installation, Claire rencontre Jim Thompson, un célèbre entrepreneur américain, fondateur de la Thai Silk Company.
La disparition de Thompson, quelques semaines plus tard, donne lieu à de nombreuses spéculations, aussi contradictoires que perturbantes pour elle. Car Claire est tombée sous le charme de cet homme, dont la distinction, l’élégance, la culture tranchent avec son quotidien.
Déstabilisée tout à la fois par les silences pesants de son mari (concernant son activité, la situation géopolitique et la disparition de Thompson), par un environnement violemment inhabituel, par le rapport à la vérité - pour le moins problématique à ses yeux - des gens qu’elle côtoie, et par une solitude plus subie que choisie (son mari s’absente beaucoup, et elle peine à nouer de véritables amitiés), Claire devient la proie d’obsessions et d’inquiétudes qui, toutes, la ramènent vers Jim Thompson.
À sa manière maladroite, inquiète, Claire se lance alors dans une sorte de quête naïve, éperdue, d’une vérité inaccessible. Basé sur un fait divers réel (Lily Tuck a elle-même rencontré Jim Thompson), moralement imprégné du désastre que représenta pour les Etats-Unis leur implication militaire en Asie du Sud-Est, Siam est un roman tranchant, tragique, élégant, dans la tradition de Graham Greene et de Joan Didion.
Cette juxtaposition de petits détails de la vie de Claire et James, avec les grandes manifestations politiques de l'époque, est cruciale pour le ton du roman. Lily Tuck capte à la perfection la désorientation des étrangers dans un pays étrange, l'insularité de communautés d'expatriés, et le fossé qui existe entre des étrangers privilégiés et les gens parmi lesquels ils vivent.
Entre sa France natale, le Pérou et l'Uruguay de son enfance, New York où elle réside avec sa mère, et la Thaïlande où elle s'installe après son mariage précoce, Lily Tuck trouve l'inspiration qui nourrit ses romans. Un sentiment de déracinement qui dessine les contours de ses personnages contrariés et complexes, souvent des femmes dont la vie change suite à un exil ou à une perte.
Diplômée du Radcliffe College, Lily Tuck, étudie la littérature américaine à la Sorbonne où elle commence à écrire. Mais c'est à New York qu'elle se consacre à l'écriture et sort son premier roman, Interviewing Matisse, or the woman who died standing up, dialogue sous forme d'appel téléphonique entre deux amis qui viennent de perdre un camarade.
Après un second roman, son troisième roman Siam, or the woman who shot a man lui vaut enfin l'attention des critiques, pour son évocation de la culture luxuriante et mystérieuse de la Thaïlande, nourrie de détails précis et d'images sensorielles.
Lily Tuck rédige également un recueil de nouvelles, Limbo, and other places I have lived, et la biographie de la romancière italienne Elsa Morante.
Paraguay, son quatrième roman, retrace l'histoire d'une courtisane de Paris devenue la maîtresse du tyran Solano. Le roman, acclamé par la presse outre atlantique, fait débat dans l'opinion publique par sa représentation d'un dictateur bien réel mais vaut à son auteur le National Book Award en 2004, le prix le plus honorifique aux Etats-Unis après le Pulitzer. Paraguay, son premier roman traduit en français, a paru en 2010 aux éditions Jacqueline Chambon.
Posté dans Lire et découvrir | »
lu 311 fois

