prix littéraires 2008
Par Alain et Christine Londner, mardi 25 novembre 2008 à 16:53.
Sans oublier le Prix Nobel de littérature attribué à Jean-Marie Le Clézio dont les romans et écrits sont une ode à l'Ailleurs.
Syngué Sabour, Pierre de patience de Atiq Rahimi (Ed P.O.L-2008)

En 1984, à 22 ans, Atiq Rahimi était parti à pied de Kaboul pour rejoindre, après neuf jours de marche, l'ambassade française du Pakistan à Islamabad. Il racontait ce périple dans 1000 maisons du rêve et de la terreur (P.O.L, 2002).
Vingt-quatre ans plus tard, c'est la prestigieuse académie des Goncourt qui récompense son premier livre écrit en français, Pierre de patience.
En persan, Syngué sabour est le nom d’une pierre noire magique, une pierre de patience, qui accueille la détresse de ceux qui se confient à elle. Certains disent même que c’est elle qui est à La Mecque, et autour de quoi tournent les millions de pèlerins. Le jour où elle explosera d’avoir ainsi reçu trop de malheur, ce sera l’Apocalypse.
Mais ici, la Syngué sabour, c’est un homme allongé, comme décérébré après qu’une balle se soit logée dans sa nuque sans pour autant le tuer. Sa femme est auprès de lui. Elle lui en veut de l’avoir sacrifiée à la guerre, de n’avoir jamais résisté à l’appel des armes, d’avoir été un héros, et pour ce résultat : n’être plus, à la suite d’une rixe banale, qu’un légume.
Pourtant elle le soigne, et elle lui parle.
Au compte-gouttes. Puis par flots rageurs. Dans une pièce nue, elle déverse ses mots sur son mari inerte, qui agonise, incapable de répondre. Dehors, où l'on ne sortira jamais, les explosions alternent avec les appels à la prière du mollah. La femme prie aussi, égrène son chapelet, veille à la perfusion, le maintient en vie par ses paroles.
Et tandis que dans les rues les factions s’affrontent, tandis que des soldats pillent et tuent alentour, elle parle, elle dévide sa litanie sans jamais savoir si son mari l’entend et la comprend. Une femme parle pour toutes les femmes. Dans cette oreille géante, gisante, elle se vide de ses colères de femme humiliée, méprisée.
Et c’est à une extraordinaire confession sans retenue, à laquelle nous assistons en témoin muet, se libérant de l’oppression conjugale, sociale, religieuse, allant jusqu’à révéler d’impensables secrets dans le contexte d’un pays semblable à l’Afghanistan.
Avec ce roman, directement écrit en français, Atiq Rahimi retrouve une forme de réalisme très proche de Terre et cendres avec une écriture qui, sèche et précise, sait aussi devenir par moments lyrique, emportée. Cependant, plus directement que dans ses précédents livres, il décrit avec beaucoup d’audace, la réalité oppressante, au quotidien et plus précisément au quotidien féminin, d’une certaine conception de l’Islam.
Pour Pierre de patience , il s'est inspiré d'une histoire vraie : en novembre 2005, une poétesse afghane est assassinée par son mari. Rahimi se rend au chevet de cet homme qui s'est empoisonné. Il imagine ce que la femme aurait pu lui dire.
Atiq Rahimi est né en 1962 à Kaboul (Afghanistan), il vit et travaille aujourd'hui à Paris. Il a fait ses études au lycée franco-afghan Estiqlal de Kaboul puis à l'université (section littérature).
En 1984, il quitte l'Afghanistan pour le Pakistan à cause de la guerre, puis demande et obtient l'asile politique en France où il passe un doctorat de communication audiovisuelle à la Sorbonne. Il réalise des films documentaires et adapte en 2004 son roman Terre et cendres, qui, présenté au festival de Cannes obtient le prix "Regard sur l'avenir".
Le cinéma l'influence : témoin, l'écriture au scalpel et très visuelle de son quatrième livre.
Le Roi de Kahel de Tierno Monénembo (Seuil-2008)

Le Prix Renaudot a été attribué à Tierno Monénembo pour Le Roi de Kahel (Le Seuil). Un coup de coeur du Point lors de la 23e Comédie du livre, au printemps dernier pendant laquelle nous avions reçu Tierno sur notre stand.
Tierno Monénembo est un auteur guinéen, né en 1947, dont l'oeuvre romanesque est riche de plusieurs titres (au Seuil). On peut citer à titre d'exemple Les Crapauds-brousse (1979), Un rêve utile (1991), Pelhourino (1995), Les écailles du ciel (1997), L'aîné des orphelins (2000) ou encore Peuls (2004).
La richesse de ses textes rend compte à elle seule du caractère polymorphe du roman se pliant aux exigences de la mutiplicité: les langues se rencontrent, s'entremêlent pour célébrer les remous d'une écriture, instable, jaillissante.
Son dernier livre le roi de Kahel, également au Seuil, nous conte la prodigieuse épopée solitaire d’Olivier de Sanderval, qui voulut se tailler un royaume dans l’actuelle Guinée, au nez et à la barbe des autorités coloniales françaises et des Anglais.
Au début des années 1880, Aimé Victor Olivier, qui deviendra le vicomte de Sanderval, fonde le projet de conquérir à titre privé le Fouta Djalon et d’y faire passer une ligne de chemin de fer. De ce personnage hors du commun, Tierno Monénembo nous propose une foisonnante biographie romancée.
Au cours de ses cinq voyages successifs, Sanderval parvient à gagner la confiance de l’almâmi, le chef suprême de ce royaume théocratique qu’était le Fouta Djalon, qui lui donne le plateau de Kahel et l’autorise à battre monnaie à son effigie. En France, Cloué, ministre de la marine, est plus que sceptique sur ses projets. Gambetta se montre bienveillant.
Mais Sanderval échouera ; il revient à Marseille, sombre dans le mysticisme et meurt dans le dénuement.
Là où les tigres sont chez eux, de Jean Marie Blas de Roblès (Zulma-2008)

Là où les tigres sont chez eux, de Jean Marie Blas de Roblès, est le fruit de dix ans de travail, roman somme qui interroge le genre avec une formidable érudition mise au service d’un sens merveilleux de la narration.
Eléazard von Wogau, le héros inquiet de cette incroyable forêt d’histoires savamment enchevêtrées, est un français, obscur écrivain, vague correspondant de presse domicilié au fond du Nordeste brésilien, dans la ville fantôme d’Alcantara, relique des fastes de l’Empire portugais.
Spécialiste à ses heures de l’encyclopédiste allemand Athanase Kircher, sorte de Vinci de l’époque baroque, on lui adresse un jour à des fins d’édition une fascinante biographie de Kircher écrite en français par un de ses disciples.
Ce manuscrit autographe totalement inédit est l’œuvre, remarquable en tout point malgré certaines invraisemblances, de Caspar Schott, un obscur jésuite allemand.
Commence alors pour Eléazard une enquête à travers les savoirs et les fables qui n’est pas sans incidences sur sa vie privée. Comme si l’extraordinaire plongée dans l’univers baroque d’Athanase Kircher, dont on découvre peu à peu la fantastique quête cachée, se répercutait par anamorphoses dans l’espace et le temps à travers les aventures croisées d’autres personnages, entre autres Elaine, l’ex-épouse du narrateur archéologue en mission improbable en territoire indien, Moéma, sa fille toxicomane, Nelson, jeune gamin infirme des favelas de Pirambu qui fomente une vengeance.
Nous sommes en Amérique, au Brésil, dans le pays des pâmoisons et des démesures. Nous sommes aussi dans la terra incognita d’un roman monstre construit en 32 parties, chacune s’ouvrant sur un chapitre de la biographie inédite d’Athanase Kircher et flanqué de plusieurs récits qui s’entrecroisent et se succèdent sans liens apparents, celui d’Elaine en expédition dans la jungle découvrant une tribu vierge du monde depuis des siècles mais qui use du latin dans ses rituels, de Moéma la jeune fille suicidaire livrée à un affabulateur, du gouverneur diabolique de Maranao.
On songe tour à tour au réalisme magique sud-américain des Borges et Cortázar, aux Italiens Calvino ou Eco, ou encore à Potocki et son Manuscrit trouvé à Saragosse, sans jamais épuiser la réjouissante singularité de ce roman fabuleusement audacieux et drôle.
Voyageur érudit, archéologue de terrain habitué du rivage des Syrtes et des déserts libyques, Jean-Marie Blas de Roblès nous offre, autour de la révélation du génie baroque d’Athanase Kircher, une kyrielle extravagante de portraits contemporains en lice pour la conquête du sens dans un monde forcené et pathétique.
Né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès, puis ballotté en Camargue, à Rouen et dans les Vosges après le rapatriement des Français d’Algérie, Jean-Marie Blas de Roblès passe son adolescence dans le Var.
Études de philosophie à la Sorbonne, d’histoire au Collège de France, régates au long cours en Méditerranée.
En poste au Brésil comme enseignant et directeur de la Maison de la Culture Française à l’Université de Fortaleza, il reçoit le Prix de la nouvelle de l’Académie Française pour son recueil La Mémoire de riz (1982).
Transfert en Chine Populaire : premiers cours sur Sartre et Roland Barthes jamais donnés à l’Université de Tien-Tsin (Tianjin), à la fin de la Révolution Culturelle.
Parution de L’Impudeur des choses, son premier roman (1987).
Après un séjour au Tibet, il rejoint sa nouvelle affectation à l’Université de Palerme en empruntant le Transsibérien.
Un deuxième roman, Le Rituel des dunes, paraît en 1989.
C’est à Taïwan (Alliance Française de Taipei) qu’il commence son troisième roman, Là où les tigres sont chez eux, et abandonne l’enseignement pour se dédier à l’écriture.
Membre de la Mission Archéologique Française en Libye depuis 1986, il a participé chaque été aux fouilles sous-marines d’Apollonia de Cyrénaïque, de Leptis Magna et de Sabratha en Tripolitaine.
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