Par Alain et Christine Londner,
mercredi 10 août 2011 à 11:15.
Un soir de 1982, Mimlu Sen, jeune Indienne en rupture de ban, entend à Paris un concert exceptionnel, donné par un groupe de musiciens mystérieux, vagabonds mystiques de l’Ouest du Bengale : les Bauls.
Foudroyée net par leur prestation, sa vie en sera changée. Enfant rebelle de la haute bourgeoisie de Calcutta, elle y a connu la prison, avant de se joindre à un groupe de jeunes gens en partance pour l’Europe. Elle arrive à Paris en mai 1968. Mais voici que cette musique éveille en elle de tels échos que laissant tout, elle décide de retourner en Inde, et de partager la vie misérable et glorieuse des Bauls musiciens – et surtout celle du leader du groupe Paban, qui deviendra son mari. Il lui faudra pour cela descendre très loin en elle-même, pour pénétrer dans une des cultures les plus mystérieuses et fascinantes de l’Inde.
Mystiques et iconoclastes, musiciens vagabonds n’acceptant aucune autorité, vivant parmi les plus basses castes dans un orgueilleux dénuement, n’agissant que selon leur bon plaisir, les Bauls se revendiquent d’une tradition orale née de la rencontre entre les sages tantriques sahajiya et les mystiques soufis qui voyageaient il y a plus de mille ans de la ceinture transcaucasienne au fin fonds des plaines du Gange. Leurs chants ont inspiré la création poétique de Rabindranath Tagore et ont été en 2005 proclamés "chef d’oeuvre du Patrimoine oral et immatériel de l’Humanité".
Les Bauls synthétisent les éléments de soufisme, de l'hindouisme et du bouddhisme tantrique. ils sillonnent les chemins de bidonville en village, de foire en festival, généralement parmi les plus basses castes de la société indienne. "J'ai été choqué et désorienté par l'extrême pauvreté et la violence soudaine de ce mode de vie», écrit-elle. Mais elle est aussi fascinée par la liberté des mystiques et leur dignité, leurs prétentions à la connaissance divine, et leur courage à vivre selon leurs propres termes.
Ce livre est le récit d’une double découverte : d’une femme par elle-même à travers un voyage tout à la fois physique et spirituel, et d’une communauté fascinante, jusque-là peu connue, dont elle pénètre les arcanes secrètes en partageant leur vie vagabonde dans les villages et les bidonvilles de l’arrière-pays Bengale, courant les festivals perchés sur le toit de bus bondés ou serrés dans des trains surpeuplés.
Une réussite exceptionnelle par son écriture tout simplement splendide, son honnêteté et sa passion.
Mimlu Sen est née à Shillong, en Inde, en 1949. Après de rapides études de littérature anglaise, cette femme à l’esprit rebelle et voyageur part faire du bénévolat dans un village touché par la sécheresse. Plus tard, au cours d’un séjour en Angleterre avec d’autres étudiants, elle "s’échappe" vers Paris, avec seulement cinq livres en poches. Là, elle connaîtra la folle effervescence qui souffle sur la ville à cette époque : "C’était le Paris du féminisme, de la psychanalyse et de l’existentialisme. Je passais des nuits blanches à courir de café en café, où je côtoyais les architectes de la révolte, philosophes, peintres et cinéastes."
De retour en Inde, elle est emprisonnée pour ses prises de position politique, puis devient pendant quelque temps journaliste.
À vingt sept ans, elle s’installe de nouveau à Paris. Mais en 1982, un concert vient révolutionner sa vie : un groupe de musiciens bauls donnent en effet un récital. Une musique qui ne lui est pas étrangère, transmise d’abord par sa mère dans l’enfance, puis ré-entendue chantée par des prisonnières lors de son incarcération. Mimlu Sen est immédiatement fascinée. La culture des Bauls - qui prônent une extrême tolérance religieuse, refusent le
système des castes et encouragent l’égalité hommes-femmes - entre en résonance avec ses convictions intimes. Elle décide alors de quitter Paris, avec ses deux enfants, pour se lancer dans une folle aventure : rejoindre les nomades en Inde pour partager leur vie de dénuement.
Elle retrouve Paban Das Baul, le leader du groupe, qui deviendra son compagnon: "Les Bauls m’ont appris que la première étape vers la sagesse est de se connaître soi-même et de s’exprimer."
Elle devient musicienne pour accompagner leurs chants (pratiquant l’ektara, cet instrument traditionnel unicorde), et pénètre les secrets spirituels d’une culture jusqu’ici encore trop méconnue.
Ce couple représente sur scène la forme unie de Bhairava et Bhairavi, de Krishna et Radha, de Nabi et de Rasool à travers postures et gestes, chants et silences, musique et paroles.
Son autobiographie livre donc un témoignage exceptionnel sur cette vie de bohème et sur la communauté fascinante des Bauls, écrit dans une langue aussi simple que belle.
Par Alain et Christine Londner,
mardi 2 août 2011 à 12:02.
De l’Inde, tout le monde connaît le Taj Mahal et les promenades à dos d’éléphant. Mais, loin du folklore et des clichés, il y a Alang, un immense chantier de démolition, où l’Occident déverse les cadavres de ses paquebots, les rebuts de la mondialisation. Dans des conditions inhumaines, des ouvriers y désossent d’anciennes splendeurs, comme "le France".
À Alang, c'est la prospérité même de la nation, de ses grands producteurs d'acier comme Lakshmi Mital, qui naît des débris de paquebots rouillés.
C’est là-bas, à Alang, que vont se croiser trois personnages en quête de leur destin.
Louis Husson, d'abord, un Français traîné en Inde par ses amis, dans l'espoir qu'il s'y "change les idées" et "fasse son deuil", sept mois après la mort accidentelle d'Elise, sa compagne. Exaspéré par leur compassion pesante, il leur fausse compagnie et prend un car pour Bhavnagar, dans le Gujarat, Etat frontalier du Pakistan où nul n'aurait l'idée de le chercher.
Journaliste américaine d'origine indienne, Ela Murno est venue enquêter, non loin de Bhavnagar, sur Alang, le plus grand chantier d'épaves du monde, poubelle où l'Occident balance sa ferraille inutile à l'abri des regards : depuis des révélations de Greenpeace sur les conditions de travail qui y règnent, l'endroit est protégé comme si c'était l'arsenal nucléaire indien.
Enfin, il y a Iqbal Masjid, qui a 17 ans et déjà plus rien à perdre : il a vu tous les membres de sa famille brûler vifs lors des émeutes antimusulmanes qui ont embrasé le Gujarat et tué 2 000 personnes en 2002 ; depuis, le jeune homme a été recruté par des djihadistes et attend, en travaillant sur le chantier d'Alang, le coup de fil qui lui dira de passer à l'attaque avec d'autres.
Tout au long du roman, alors que rien ne liait ces trois personnages, les hasards de la vie vont les rassembler, d’un hôtel minable à un marché en plein air, d’un chantier naval à un palace, Louis, Ela et Iqbal se croisent, se frôlent. Avant que leurs histoires ne se percutent, au coeur des attentats de Bombay de 2008.
Ce roman, qui parle de terrorisme, de solitude, ou encore de l'ex-paquebot France désossé à Alang, est un livre sur la mondialisation et l'impossibilité d'ignorer, désormais, des puissances comme l'Inde.
C’est aussi un conte tragique et beau, dans une Inde peu connue, qui révèle les aspects sombres de la plus grande démocratie du monde, la violence de ses relations sociales et de ses conflits religieux.
Erik Emptaz est rédacteur en chef au Canard enchaîné. Il est l’auteur chez Grasset d’un premier roman remarqué, La Malédiction de la Méduse (2005), et de 1981 (2007).