Une légende vivante part à la découverte d’un mythe englouti. Un aventurier du XXe siècle se met en quête d’une souveraine qui régna trois mille ans plus tôt. Un lauréat du Prix Goncourt accomplit son rêve d’enfance en recherchant dans les sables le fantôme d’une femme couronnée et les vestiges oubliés de sa cité fabuleuse.
Il fallait l’écrivain, l’archéologue littéraire et le voyageur qu’est lui-même Jean-Claude Perrier pour ressusciter l’expédition que mena André Malraux, en 1934, au Yémen, pour retrouver la reine de Saba. La Reine de Saba, rappelons-le, aurait régné au Xe siècle avant Jésus-Christ sur un territoire correspondant au Yémen, au nord de l’Éthiopie et à l’Érythrée actuels.
Rejoindre l’Orient littéraire, replonger dans la Bible et le Coran, relire Flaubert et Lawrence d’Arabie, compulser encore une fois des cartes muettes, emprunter à nouveau les ailes de Mermoz et de Saint-Exupéry, tutoyer l’aviateur Corniglion-Molinier par-delà la mort, arpenter inlassablement le désert et rêver les ruines : le cadet refait ici le voyage de l’aîné.
Ce n’est pas la première fois que Malraux part ainsi sur les traces de civilisations anciennes : il avait déjà exploré les merveilles d’Angkor et même pillé (partiellement) le superbe temple de grès rose de Banteay-Srei ; de même était-il parti en Afghanistan en 1930 à la recherche des fameuses têtes gréco-bouddhiques, emblématiques d’un art né sur ces terres après le passage d’Alexandre le Grand. Mais l’« aventure géographique » qu’il entreprend ici semble plus chimérique, car n’écrit-il pas lui-même que de cette ville inconnue, nous ne savons rien qui ne soit légendaire ?
Jean-Claude Perrier qui reconstitue cette aventure « farfelue » – un mot fétiche de Malraux, nous dit-il – souligne à quel point l’écrivain semble ici courir après un rêve d’enfant.
C’est donc le 23 février 1934 que Malraux quitte Orly à bord d’un Farman, avec ses deux compagnons d’expédition, en direction de Djibouti. Jean-Claude Perrier reconstitue le périple, ses escales, sa durée, ses aléas climatiques et les risques encourus. Et nous apprend que le survol de Saba aura duré en tout et pour tout… un quart d’heure ! « Quinze petites minutes pour se réjouir, admirer, identifier, photographier et prendre des notes en vue de l’écriture de leur reportage ».
De ce quart d’heure peu banal et même glorieux, Malraux, avec un certain art de la mise en scène et la plume lyrique qu’on lui connaît, va tirer la matière d’un véritable feuilleton journalistique qui sera publié dans L’Intransigeant : pas moins de dix « papiers » dont sept sont signés par Malraux et trois par l’un de ses compagnons, l’aviateur Corniglion-Molinier, accompagnés de dessins, de plans et de croquis réalisés d’après les photos aériennes par André-Pierre Hardy.
Avec ce reportage Malraux signera l’adieu à sa jeunesse.
Néanmoins, cette aventure laissera une trace durable dans l’imaginaire de Malraux et la Reine de Saba fera partie des interlocuteurs avec lesquels il dialoguera dans ses Antimémoires, aux côtés de Nehru, Mao Zedong, Saint-Just ou de Gaulle.
De la montée des totalitarismes dans l’Europe d’hier à l’incendie qui ravage aujourd’hui le berceau de l’Écriture, entre la Méditerranée et la mer Rouge, ce nouvel essai de Jean-Claude Perrier, à la croisée de la chronique et de l’histoire, de la biographie et de la critique, mené à grand train et avec style, nous interroge sur l’abyssal rétrécissement du monde et de notre imaginaire.

Il y a trente-cinq ans, Jean-Claude Perrier, né à Paris en 1957, journaliste (Livres-Hebdo, Le Magazine littéraire, L’Orient littéraire…), animateur de l’émission La Voix des Livres sur Radio Notre-Dame, grand voyageur, archéologue littéraire, éditeur et écrivain, posait le pied pour la première fois en Inde, qui deviendra un peu sa deuxième patrie.
Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages dont André Malraux et la tentation de l’Inde (Gallimard, 2004), Les mystères de Saint-Exupéry (Stock, 2009, Prix Louis-Barthou de l’Académie française 2010), André Gide ou la tentation nomade (Flammarion, 2011), Dans les Comptoirs de l’Inde (Imperiali Tartaro, 2013) et Comme des barbares en Inde (Fayard, 2014, finaliste du Prix Renaudot-Essai).