Le Mont Kailash est la plus sacrée des montagnes du monde, puisqu’un cinquième de l’humanité le tient pour un lieu saint. Isolé derrière l’Himalaya central, il serait - selon le mythe - la source de l’univers créé à partir des eaux cosmiques et de l’esprit de Brahma. Ce pic n’a jamais été escaladé - son caractère sacré l’interdit - mais il y a des siècles que pèlerins hindous et bouddhistes marchent en cercles rituels autour du Kailash.
Colin Thubron leur emboîte le pas, arrivé par le Népal au terme d’un trek périlleux qui lui fait franchir de hauts cols tibétains pour l’amener finalement aux lacs magiques miroitant au pied du Kailash. La finesse d’intuition et l’empathie naturelle de Colin Thubron s’allient à la puissance d’évocation et au lyrisme de son écriture dans ce livre de voyage d’une beauté incantatoire.
Son rare talent d’impressionniste donne à voir et à ressentir gens et paysages, qui se dessinent en trois dimensions dans ses pages. Il discute avec des villageois installés dans des coins déserts, avec des moines vivant dans des monastères délabrés. Il raconte les histoires des exilés et des explorateurs excentriques venus d’Occident.
Mais Destination Kailash, montagne sacrée du Tibet recèle aussi une autre dimension. Colin Thubron entreprend ce voyage peu de temps après le décès du dernier membre de sa famille, sa mère, qu’il a accompagnée dans ses dernières heures : c’est une sorte de « pèlerinage profane », une façon de laisser un signe du passage des êtres chers.
Entre paysages merveilleux et rencontres émouvantes, ce pèlerinage est donc aussi un hommage à sa mère, touchant du doigt l’idée d’éternité dans un processus de deuil et d’introspection.
Tout un paysage intérieur de solitude, d’amour et de chagrin se révèle à la faveur de sa longue marche autour du Kailash, géant de pierre et de glace révéré des foules qu’il rencontre - un paysage qui lui restitue de précieux fragments de ses propres origines. De vieilles photos aperçues dans les albums familiaux prennent une subtile réalité dans ces lieux évocateurs de ces jeunes gens qu’étaient ses parents du temps des Indes britanniques.
On est là en présence d’un summum absolu de la littérature de voyage, sous la plume d’un auteur incomparable par la richesse de son expérience, et de sa sensibilité.

Colin Thubron, membre de la Royal Society of Literature et Commander of the British Empire, est l’un des derniers gentlemen travellers.
Lointain descendant de John Dryden (l’auteur anglais le plus influent du 17ème siècle) il naît le 14 juin 1939 à Londres. Etudiant au prestigieux Eton College, il travaille ensuite comme éditeur entre Londres et New-York puis comme réalisateur pour la télévision en Turquie, au Japon et au Maroc.
Ses premiers récits de voyage publiés à la fin des années 1960 se situent principalement au Moyen-Orient. De la Syrie au Liban en passant par Israël, Colin Thubron se fait déjà une spécialité d’explorer ces mondes que l’Occident connaît mal et, parfois, craint: « Mes récits de voyage naissent de ma curiosité pour ces mondes que ma génération trouve menaçants : la Chine, la Russie, le monde islamique… (et peut-être avais-je aussi le désir de les rendre plus humains, de les comprendre). Mes romans, à l’inverse, semblent naître en réaction à cette démarche d’ouverture et provenir d’envies et d’attentes plus personnelles, plus profondes : ils sont souvent situés dans des endroits clos (prison, asile psychiatrique ou même l’esprit d’un amnésique). Mon écriture balance entre ces deux genres. »
Très vite son style brillant, dense et élégant le place parmi les grands auteurs de sa génération. Il se lie d’amitié avec Bruce Chatwin et est intronisé à la Royal Society of Litterature en 1969.
Dans les années 1980, Colin Thubron s’intéresse aux grand empires de l’Est, il publie deux ouvrages considérés d’emblée comme des chefs-d’oeuvre : en 1983, Les Russes (Payot, 1991) un voyage dans l’URSS de Brejnev et en 1987, Derrière la Grande Muraille (Payot, 1991) qui reçoit le Thomas Cook Travel Book Award. Il parcourra encore l’Asie, de ce qu’Alexandre Soljénitsyne appelait l’Archipel du Goulag en Sibérie jusqu’aux montagnes afghanes, menant une réflexion poussée sur l’éclatement de l’URSS.
Colin Thubron s’inscrit dans une tradition littéraire anglaise qui remonte aux écrivains voyageurs de l’époque élisabéthaine. Extrêmement documenté, il prépare toujours méticuleusement ses voyages. L’histoire des lieux, leur géographie, les us et coutumes. Il va jusqu’à apprendre une langue nouvelle lorsque c’est nécessaire (Mandarin ou Russe) et même ses connaissances en botanique sont impressionnantes. C’est que, selon lui, l’histoire, la géographie, les constructions humaines et les peuples entretiennent des relations totalement intimes. Ses récits s’attachent donc à montrer comment l’Histoire peut façonner les peuples et les paysages.
S’il est un arpenteur de mondes hors pairs, il est aussi l’explorateur des relations humaines, de la mémoire, et n’a de cesse de mesurer la distance qui sépare l’idéal du réel.
Poursuivi par le KGB à Kiev, en position inconfortable dans un bain avec un nabab chinois ou presque contraint de vendre ses jeans à un géant russe qui rentre à grand peine dedans, Colin Thubron sait faire passer dans ses récits toute l’âme du voyage, le comique ou le ridicule des rencontres lorsque deux mondes nouveaux se rapprochent pour la première fois, la solitude ou le découragement ressentis sur la route, la peur, jusqu’à craindre pour sa vie.
Sorti en 2006 en Angleterre, son livre, L’Ombre de la Route de la Soie (Hoebeke collection Étonnants Voyageurs, 2008 et Folio, 2010) revient sur huit mois de voyage au long des 11000 kilomètres de la Route de la Soie, depuis la Chine jusqu’au port d’Antioche en Turquie.
Le prestigieux Times a tout récemment classé Colin Thurbon parmi les 50 meilleurs écrivains anglais d’après-guerre.
En 2010, il publie En Sibérie (Folio, 2012), un ouvrage saisissant sur cette contrée inhospitalière où l’auteur a rencontré des hommes et des femmes aux destins stupéfiants. Le Prix Nicolas Bouvier 2010 lui a été attribué lors du festival Étonnants Voyageurs 2010.