Jean-Luc Coatalem, tous ses livres en témoignent, est du club de ceux qui aiment à "tâter de la rondeur" de la planète. Il aime également à goûter les retombées poétiques de l’élan voyageur: étiquettes jaunies et guêtres en cuir de buffle, lunettes de visée et ombrelles de lin, boussoles de cuivre et carabines allemandes, toute la brocante de l’errance aventureuse.
Ce goût tout à la fois poétique et forcené s’incarne cependant dans des figures rares. Tel celui qui nous parle debout sur la grève d’Antipodia, François Lejodic, 34 ans, dit "Jodic", mécanicien et amoureux déçu qui s'est volontairement débarqué sur Antipodia pour tenter d'oublier sa Virginie.
Antipodia, parcelle antarctique, "une île perdue, cernée de vagues puissantes, devant, derrière, partout". Une île australe. Aux antipodes de tout. Battue par les vents. Loin des zones de pêche.
Depuis "Jodic" fait fonction de vigie de la République tricolore sur cette miette granitique, poncée par la marée, abrasée par les vents, piquetée de chèvres voraces, laissées là naguère par un navire, en guise de réserve de viande, au cas où, un jour, un bâtiment s'échouerait dans les parages, afin que les rescapés ne soient pas contraints de s'entredévorer pour survivre.
Lui sert de compagnon et de supérieur un rejeton des Paulmier de Franville, famille amirale, diplomate en disgrâce suite à une affaire de mœurs "Singapourienne" qui vit l’endroit comme une Sainte-Hélène à la nudité vertigineuse. Ses journées se passent à relever la météo, vérifier que le matériel est entretenu, tenir un registre des événements: "En mon royaume vide, comptable des nuages, prince des nuées, je suis le négus du Grand Rien."
Si notre "Gouv" tourne en rond, remâchant sa disgrâce sur le petit périmètre de l'île, le second cavale comme un lièvre, heureux, ravi.
Son secret? Une plante mystérieuse; le reva-reva. Celui qui l'absorbe fait entrer aussitôt ses rêves dans la réalité.
Chacun arbitre son quotidien à sa façon: songes érotiques et maintenance du matériel, rêves de pouvoir et taquineries érudites. Une revue d’inspection épicée d’une foulure au pied, la visite à une base météo, l’arrachage d’une molaire prennent stature de dates majeures.
Mais l'hiver et la glace arrivent.
Un naufragé aussi, sur un bout de bois, poussé par des vagues. Lui, un Mauricien, s'appelle Moïse, jeté par-dessus bord par le capitaine du navire où il était embarqué. Il se croit sauvé des eaux froides. Il pose son pied nu sur la grève désolée. C'est alors que tout commence. Que tout éclate.
Le temps joue son rôle d’acide, attaque, délite, excite : la rêverie tourne à l’obsession, le songe exotique à la vision homicide, les tensions s’exacerbent, les violences surgissent entre Antipodiens, un délire épais que rien ne parvient à réduire.
Avec Le Gouverneur d'Antipodia, Jean-Luc Coatalem signe, dans un récit tendu, une étonnante robinsonnade.

Breton, finistérien, Jean-Luc Coatalem est né en 1959. Dans le sillage d’un grand-père officier colonial, et d’un père militaire de carrière, il a connu, au gré des mutations familiales, une enfance en Polynésie et une adolescence à Madagascar, séjours qui lui ont donné le goût de l’ailleurs et l’ont marqué.
Éditeur, reporter pour "Grands Reportages” et pour “Géo” depuis 1999, il a parcouru le globe à pied, à cheval, en ULM et en brise-glaces, de la Chine à l’Antarctique et du Brésil au Pakistan. Il a visité près de 80 pays.
En tant qu’écrivain, il a publié des récits bourlingueurs comme Suite indochinoise (La Table Ronde, 1993, Le Dilettante, 2004, Petite Vermillon, 2008) et Mission au Paraguay (Grasset, 1996 et Petite Vermillon, 2009), ainsi que des romans ou des nouvelles situés dans des décors exotiques, comme Capitaine (Flammarion, 1991), Triste Sire (Le Dilettante, 1992 - réédition en 2012), Les Beaux Horizons (Le Dilettante, 1997), Zone tropicale (Le Dilettante, 1988), Fièvre jaune (Le Dilettante, 1989) ou Le Fils du fakir (Grasset, 1998 & LdP, 2001).
Aux côtés de Nicolas Bouvier et d'Alain Borer, il a été l’un des neuf signataires du Manifeste pour une littérature voyageuse, sous l’égide de Michel Le Bris, en 1992. Il s’est fait connaître du grand public par son enquête passionnée sur Paul Gauguin, Je suis dans les mers du Sud (Grasset, 2001, LdP, 2003), et par son ode à la géographie et à l’errance, La consolation des voyages (Grasset, 2004 & LdP, 2006).
Parmi ses ouvrages récents, Il faut se quitter déjà (Grasset, 2008 & LdP, 2009), Le dernier roi d’Angkor (Grasset, 2010, LdP 2011).
En parallèle, il a co-signé deux albums de bande dessinée avec son complice Loustal (Casterman, 2002 et 2004).
Distinctions : Bourse Cino del Duca 1998, Prix Amerigo-Vespucci 2001, Prix Tristan-Corbière 2001, Prix Bretagne 2001, Prix des Deux-Magots 2002.