Les savants de Manu Joseph(Philippe Rey-2011)
Par Alain et Christine Londner, dans Lettres indiennes -# 514 - Fil RSS
Aujourd’hui, en Inde, on ne dit plus " intouchable " mais dalit. Un mot, toutefois, suffit-il à changer la donne ? Ce n’est pas l’avis d’Ayyan Mani. D’un côté, du sien, une pièce minuscule, partagée avec sa jeune épouse, qui a glissé dans une existence triste à regarder des feuilletons télévisuels, et son fils, habitant dans un chawl, une exécrable cité de la banlieue de Bombay, tandis qu’il exerce un emploi de secrétaire dans un institut de recherche de haut vol où les scientifiques sont des brahmanes et le petit personnel des intouchables.
Il est un des rares chanceux de son quartier à avoir un emploi rémunérateur, cela faisant de lui une sorte de légende dans son quartier, mais il est tout à fait conscient que son statut est en péril.
Aussi ressasse-t-il quelque ressentiment à l'encontre des savants, les " brahmanes " et, avec eux, tous les nantis et leurs femmes inaccessibles, qui le regardent de haut.
Et en particulier son patron et celui de l'institut, Arvind Acharya, un astrophysicien de renommée mondiale, doctorat à Princeton, excentrique et autocratique. Il est né dans le succès parce qu'il possédait " les gènes brahmanes ", et un droit d'accès réservé aux brahmanes. Malgré son âge avancé, il a soif de succès pour son projet favori, une chasse aux organismes étrangers dans la haute atmosphère avec un ballon géant qui lui permettrait d'être candidat au Nobel.
Alors, à l’époque où le petit peuple indien, conscient de sa supériorité numérique, acquiert un pouvoir politique de plus en plus important, Ayyan a une idée.
Son fils, Adi, est brillant. Pourquoi ne pas donner discrètement un coup de pouce au destin, ne pas compenser les injustices de la naissance et du système des castes ? Fort de ce qu’il apprend à l’Institut en écoutant aux portes, Ayyan entretient le mythe d’un petit génie dalit.
Car Ayyan ne veut point se brader, il a conscience de sa valeur et de celle de son fils, Adi (qualifié de petit génie par les autres mais aussi enfant handicapé car sourd d'une oreille).
Comme dans la vraie vie, on oscille dans ce roman entre le sordide, la joie, la légèreté, l'intelligence, la bêtise, la beauté, la laideur mais aussi l'amour, la science, l'ambition et la conscience de classe. C'est la comédie humaine version indienne bien loin de Bollywood, de ses paillettes, de ses chansons, de ses histoires d'amour qui se terminent en véritables contes de fées.
Manu Joseph nous offre là des portraits humains façonnés par les traditions, mais également par des courants plus modernes, plus contemporains, plus occidentaux et donc il y a des télescopages inévitables.
Qui, dans ces chassés-croisés, ces jeux de pouvoir, ces mensonges plus ou moins assumés, remportera la partie ? À coup sûr, le lecteur, emporté par la prose simple et efficace, à l’humour acerbe, d’un romancier indien qui tisse une histoire étonnamment convaincante. Et qui appelle un chat un chat et se moque des faux-semblants de ses compatriotes.
Aussi touchant qu’hilarant, ce choc entre le Bombay d’en haut et le Bombay d’en bas réinvente une veine indienne de subtile comédie humaine.
Manu Joseph est un journaliste indien et un romancier néophyte. Son style allie l'observation de la réalité avec une inclinaison satirique et un horizon culturel important.
Les savants est son premier roman, déjà traduit dans une vingtaine de pays. Il a été remarquablement accueilli par la critique partout.
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