Les ombres de Kittur d'Aravind Adiga (Buchet-Chastel-2011)
Par Alain et Christine Londner, mardi 6 septembre 2011 à 12:08.
Kittur est une petite ville imaginaire de l’Inde du sud située sur la côte du Karnataka – entre Goa et Calicut - dont l’auteur du Tigre blanc fait le théâtre de ses dernières histoires non pas un roman mais un recueil de nouvelles.
Les deux premières pages du livre présentent une carte dessinée de cette ville afin que le lecteur puisse avoir une représentation d'une ville typique de l'Inde.
Chaque nouvelle commence d'ailleurs avec une vignette de voyage - une promenade d'une journée autour d'une section différente de Kittur - qui introduit un quartier de la ville. Avec ses castes supérieures et inférieures, ses religions multiples, ses immigrés tamouls, ses enfants des rues, ses rikshawallahs, ses fonctionnaires corrompus, ses bidonvilles et ses manoirs, ses écoles privées et ses usines, Kittur contient l’Inde tout entière.
On y croise quatorze destinées attachantes, puissantes, envoûtantes, qui incarnent les mêmes enjeux terribles de castes, de classe et de pouvoir que dans Le tigre blanc. Quatorze personnages émouvants, que l’injustice et la misère obligent à accepter l’inéluctable, et dont on suit les épreuves entre 1984 et 1991, années marquantes de l’assassinat d’Indira Gandhi et de son fils Rajiv.
On rencontre au détour de ces pages, Ziauddin, un de ces garçons faméliques qui hantent toutes les gares de l'Inde, Ramakrishna Xerox, arrêté pour vente illégale de photocopies des Versets Sataniques, Shankara, qui fait exploser une bombe dans son école jésuite, Abbasi, propriétaire musulman d'un atelier de confection qui résiste aux pressions des fonctionnaires corrompus, Soumya, petite fille d'un ouvrier en bâtiment que son père envoie à l'autre bout de la ville chercher sa dose d'héroïne, George D'Souza, le jardinier catholique de Madame Gomes, qui peine à établir la juste distance entre maîtresse et serviteur, Murali, le brahmane devenu communiste qui a laissé la vie passer, etc.
Les personnages d'Adiga affrontent la vie avec la croyance fataliste que rien ne changera jamais pour eux. Ils sont coincés dans un cycle d'où ils ne pourront jamais s'échapper. Certains sont en colère, certains se sont résignés, et quelques-uns ont bon espoir d'un changement. Mais le personnage principal, à travers toutes les histoires, c'est l'Inde, dans toutes ses tripes et sa gloire.
Aravind Adiga est un romancier qui tire son inspiration de l'Inde des inégalités et des écrivains réalistes du XIXème français, Zola et Maupassant notamment. Récompensé en décembre 2008, par le Booker Price, Le Tigre blanc s’appuyait sur la correspondance fictive d'un entrepreneur de Bangalore avec le Premier ministre chinois, pour dénoncer l’envers d’un miracle économique indien miné par le chantage, le crime et la corruption. L’auteur continue avec ce livre, même si il a été écrit avant le Tigre blanc, d’y dénoncer la mauvaise gouvernance, les structures sociales écrasantes et la bureaucratie viciée qui génèrent l’avidité et anéantissent l’aspiration des citoyens au progrès individuel.
L'authenticité des observations d'Aravind Adiga brille tout au long du livre.
L'auteur a également organisé à la fin du livre, un glossaire qui donne la signification de certaines expressions utilisées en Inde ainsi que quelques explications sur la culture indienne.
Aravind Adiga est né à Chennai en 1974.
Il a été couronné par le prestigieux Booker Prize en 2008 pour Le Tigre blanc traduit en trente-cinq langues,
Romancier avant tout, il écrit aussi pour le New Yorker, le Financial Times et le Sunday Times. Il vit à Bombay.
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