:: Accueil site :: :: Accueil info ::

Dans les forêts de Sibérie (Février - Juillet 2010) de Sylvain Tesson (Gallimard-2011)


Sylvain Tesson, pour rassasier son besoin de liberté, a trouvé une solution radicale et vieille comme les expériences des ermites de la vieille Russie : s’enfermer seul dans une cabane en pleine taïga sibérienne, sur les bords du Baïkal, pendant six mois: " Six mois à vivre ici. Je vais enfin savoir si j'ai une vie intérieure ".
De février à juillet 2010, il a choisi de faire l’expérience du silence, de la solitude, et du froid: " Demain, dans un monde de 9 milliards d'humains, ces trois états se négocieront plus cher que l'or ".
Sa cabane, construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes, est un cube de rondins de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte, à six jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d’une piste: " Pour vivre, il faut des livres, de quoi pêcher, quelques bouteilles et beaucoup de tabac. Ce n'est pas fumer qui tue, c'est ne pas vivre comme on l'entend ".
À 50 m, un banya, le sauna russe:" le banya, allégorie de nos vies déroulées dans la perpétuelle poursuite d'un mieux-être"


Vivre isolé du monde nécessite avant tout de s’imposer un rythme.
Sylvain lit, écrit tous les matins, fume, boit, dessine, apprends de la poésie ou joue de la flûte. Puis ce sont cinq longues heures consacrées à la vie domestique : il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson: " Agir réchauffe. Je m'habitue à la vie par moins 30 °C. Je ne chasse pas. Je trouve d'une impolitesse inouïe de dézinguer le peuple des forêts où l'on séjourne en invité ".
L'après-midi, Il explore son domaine, cours les bois, les montagnes, les criques et les forêts qui environnent son abri, marchant à l'aide de raquettes, glissant avec des patins à glace sur le lac gelé, escaladant avec des crampons les montagnes glacées, repérant les traces de cerfs, de loups, de lynx et de visons. Puis le printemps arrivé, Il navigue sur un kayak, le long des berges du Baïkal. C'est alors la glace qui se convulse, l'immense silence, la beauté des forêts de cèdres et de pins, celle du Baïkal et de tous le vivant qu'il révèle qui suscitent son attention: " Vivre en cabane, c'est avoir le temps de s'intéresser à des choses pareilles, le temps de les écrire, le temps de se relire. Et, le comble, c'est qu'une fois tout cela accomplit, il reste encore du temps ".



Le défi de six mois d’ermitage, c’est de savoir si l’on réussira à se supporter. En cas de dégoût de soi, nulle épaule où s’appuyer, nul visage pour se lustrer les yeux: " Recette du bonheur: une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre. Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. Je suis venu ici me réconcilier avec le temps. Je veux lui demander de m'apporter ce que les immensités ne me procurent plus: la paix. Je veux regarder passer les jours par le vasistas de ma solitude ".
L’inspecteur forestier Chabourov qui l’a déposé sur cette grève le premier jour le savait. Il lui a glissé, énigmatique, en se touchant la tempe : " Ici, c’est un magnifique endroit pour se suicider ".



La solitude finira par se révéler fertile : " quand on n'a personne à qui exposer ses pensées, la feuille de papier est un confident précieux et, de surcroît, jamais las. Le carnet de notes prend la valeur d'un compagnon poli. La solitude impose des devoirs. Seul, il faut s'efforcer à la vertu pour ne pas se faire honte. Le défi de six mois d'ermitage, c'est de savoir si l'on réussira à se supporter ".


C'est alors qu'au cœur de l'hiver, un inspecteur de la réserve V.E lui fait cadeau d'Aïka, la fille noire et Bêk, le mâle blanc, deux chiens sibériens âgés de quatre mois qui aboieront si les ours approchent de la cabane: " Mes chiens s'attachent à mes pas. Ensemble, pendant trois mois, nous battons la forêt, courons sur les sommets, vivons en trolls norvégiens: campant sur le lichen des plateaux toundraïques, nous réchauffant au feu des bivouacs, déjeunant des poissons que je tire à la ligne. À la fin, nous dormons tous les trois enlacés. Je ne raillerai plus jamais les vieilles dames gâtifiant devant leur caniche sur les trottoirs des sous-préfectures de France ".


Un jour, Sylvain doit rentrer, quitter ses bêtes, fermer la porte, charger ses caisses dans le bateau qui l'attend: " Je quitte ma cabane où j'ai réussi à faire la paix avec le temps en privilégiant l'immobilité du stylite à la fièvre du vagabond, la vérité de l'instant aux impostures de l'espoir ".

C’est ce journal que nous offre à lire Sylvain Tesson. En notant minutieusement, presque quotidiennement, ses impressions face au silence, ses luttes pour survivre dans une nature hostile, ses désespoirs, ses doutes, mais aussi, ses moments d’extase, de paix intérieure, d’osmose avec la nature et aussi de rencontres avec quelques âmes perdues le long du Lac, Sylvain nous fait partager une expérience hors du commun: " J'écris un journal intime pour lutter contre l'oubli, offrir un supplétif à la mémoire…Tenir un journal féconde l'existence ".
Sylvain Tesson veut continuer à regarder le monde, ses parcelles délaissées comme ses ermites abandonnés, car il ne se lasse pas de sa beauté sauvage, arrachée à la marche galopante de la civilisation. Il célèbre la fragilité de la vie, l'impérieuse nécessité de la goûter à sa juste valeur à l'abri du pouvoir et de la consommation: " L'homme des bois est une machine de recyclage énergétique. Le recours aux forêts est recours à soi-même. Privé de voiture, l'ermite marche. Privé de Supermarché, il pêche. Privé de chaudière, son bras fend le bois et privé de télé, il ouvre un livre ".
Ce jeune homme de 40 ans est un authentique moraliste, dont les contes s'apparentent à des fables sur les dérives d'un monde qui a perdu la tête mais ne désespère pas tout à fait de la retrouver: " Si cela se trouve, nous finirons de plus en plus nombreux en cabane. À mesure que le monde se confirmera invivable - trop bruyant, trop peuplé, trop confus et trop chaud -, certains d'entre nous gagneront les bois. La forêt deviendra le recours des exilés de leur époque…Dans l'Histoire, à chaque fois que le monde s'est embrasé, les bois ont tendu le refuge de leurs nefs ".

Finalement la vie en cabane apprend à peupler l’instant, à ne rien attendre de l’avenir et à accepter ce qui advient comme une fête. Le génie du lieu aide à apprivoiser le temps.
Voici une expérience comme seule la littérature peut la ressaisir afin qu’elle ne soit pas seulement une aventure isolée, mais une aventure exceptionnelle à la portée de tous qui se terminerait par l'une de ses réflexions dont Sylvain a le secret: " Aujourd'hui, je n'ai nui à aucun être vivant de cette planète…Ne pas nuire. Après une journée dans la cabane des Cèdres du Nord, on peut se le dire en se regardant dans les glaces ".

Les illustrations de l'article sont d'Olivier Desvaux. Dans le cadre de l'année France-Russie, Olivier Desvaux est parti avec Bertrand de Miollis, pour un séjour de peinture d'un mois sur les rives du lac Baïkal.
C'est lors de ce périple qu'ils ont fait 5 heures de bateau pour rejoindre l'écrivain Sylvain Tesson, et passer quelques jours avec lui en traduisant, par la peinture, sa vie d'ermite.


Le livre de Sylvain a été récompensé le 4 Novembre 2011 par le Prix Médicis Essais.

Écrivain, journaliste et grand voyageur, Sylvain Tesson est né en 1972. Après un tour du monde à vélo, il se passionne pour la Haute Asie, qu’il parcourt inlassablement depuis 1997. Il s’est fait connaître en 2004 avec un remarquable récit de voyage, L’axe du loup (Robert Laffont).
De lui, les Éditions Gallimard ont déjà publié Une vie à coucher dehors (collection blanche, 2009, Folio n° 5142) qui a été récompensé du Prix Goncourt de la nouvelle et, avec Thomas Goisque et Bertrand de Miollis, Haute tension (Hors série Connaissance, 2009).


lu 5698 fois

Grandir de Firdaus Kanga, Traduit par Jean-François Gallaud (Philippe Picquier poche-2002)

Un drôle de petit roman.....

Lire la suite

lu 1673 fois

Les vagabonds enchantés de Mimlu Sen (Hoebeke-2011)

 
Un soir de 1982, Mimlu Sen, jeune Indienne en rupture de ban, entend à Paris un concert exceptionnel, donné par un groupe de musiciens mystérieux, vagabonds mystiques de l’Ouest du Bengale : les Bauls.
Foudroyée net par leur prestation, sa vie en sera changée. Enfant rebelle de la haute bourgeoisie de Calcutta, elle y a connu la prison, avant de se joindre à un groupe de jeunes gens en partance pour l’Europe. Elle arrive à Paris en mai 1968. Mais voici que cette musique éveille en elle de tels échos que laissant tout, elle décide de retourner en Inde, et de partager la vie misérable et glorieuse des Bauls musiciens – et surtout celle du leader du groupe Paban, qui deviendra son mari. Il lui faudra pour cela descendre très loin en elle-même, pour pénétrer dans une des cultures les plus mystérieuses et fascinantes de l’Inde.
Mystiques et iconoclastes, musiciens vagabonds n’acceptant aucune autorité, vivant parmi les plus basses castes dans un orgueilleux dénuement, n’agissant que selon leur bon plaisir, les Bauls se revendiquent d’une tradition orale née de la rencontre entre les sages tantriques sahajiya et les mystiques soufis qui voyageaient il y a plus de mille ans de la ceinture transcaucasienne au fin fonds des plaines du Gange. Leurs chants ont inspiré la création poétique de Rabindranath Tagore et ont été en 2005 proclamés "chef d’oeuvre du Patrimoine oral et immatériel de l’Humanité".
Les Bauls synthétisent les éléments de soufisme, de l'hindouisme et du bouddhisme tantrique. ils sillonnent les chemins de bidonville en village, de foire en festival, généralement parmi les plus basses castes de la société indienne. "J'ai été choqué et désorienté par l'extrême pauvreté et la violence soudaine de ce mode de vie», écrit-elle. Mais elle est aussi fascinée par la liberté des mystiques et leur dignité, leurs prétentions à la connaissance divine, et leur courage à vivre selon leurs propres termes.
Ce livre est le récit d’une double découverte : d’une femme par elle-même à travers un voyage tout à la fois physique et spirituel, et d’une communauté fascinante, jusque-là peu connue, dont elle pénètre les arcanes secrètes en partageant leur vie vagabonde dans les villages et les bidonvilles de l’arrière-pays Bengale, courant les festivals perchés sur le toit de bus bondés ou serrés dans des trains surpeuplés.
Une réussite exceptionnelle par son écriture tout simplement splendide, son honnêteté et sa passion.

Mimlu Sen est née à Shillong, en Inde, en 1949. Après de rapides études de littérature anglaise, cette femme à l’esprit rebelle et voyageur part faire du bénévolat dans un village touché par la sécheresse. Plus tard, au cours d’un séjour en Angleterre avec d’autres étudiants, elle "s’échappe" vers Paris, avec seulement cinq livres en poches. Là, elle connaîtra la folle effervescence qui souffle sur la ville à cette époque : "C’était le Paris du féminisme, de la psychanalyse et de l’existentialisme. Je passais des nuits blanches à courir de café en café, où je côtoyais les architectes de la révolte, philosophes, peintres et cinéastes."
De retour en Inde, elle est emprisonnée pour ses prises de position politique, puis devient pendant quelque temps journaliste.
À vingt sept ans, elle s’installe de nouveau à Paris. Mais en 1982, un concert vient révolutionner sa vie : un groupe de musiciens bauls donnent en effet un récital. Une musique qui ne lui est pas étrangère, transmise d’abord par sa mère dans l’enfance, puis ré-entendue chantée par des prisonnières lors de son incarcération. Mimlu Sen est immédiatement fascinée. La culture des Bauls - qui prônent une extrême tolérance religieuse, refusent le système des castes et encouragent l’égalité hommes-femmes - entre en résonance avec ses convictions intimes. Elle décide alors de quitter Paris, avec ses deux enfants, pour se lancer dans une folle aventure : rejoindre les nomades en Inde pour partager leur vie de dénuement.
Elle retrouve Paban Das Baul, le leader du groupe, qui deviendra son compagnon: "Les Bauls m’ont appris que la première étape vers la sagesse est de se connaître soi-même et de s’exprimer."
Elle devient musicienne pour accompagner leurs chants (pratiquant l’ektara, cet instrument traditionnel unicorde), et pénètre les secrets spirituels d’une culture jusqu’ici encore trop méconnue.
Ce couple représente sur scène la forme unie de Bhairava et Bhairavi, de Krishna et Radha, de Nabi et de Rasool à travers postures et gestes, chants et silences, musique et paroles.
Son autobiographie livre donc un témoignage exceptionnel sur cette vie de bohème et sur la communauté fascinante des Bauls, écrit dans une langue aussi simple que belle.

lu 1581 fois

Sur la route du Karakoram de Luc Baptiste (Bleu autour- 2011)

Sur la KKH.....

Lire la suite

lu 1811 fois

Les Corbeaux d'Alang d'Erik Emptaz (Grasset-2011)

 
De l’Inde, tout le monde connaît le Taj Mahal et les promenades à dos d’éléphant. Mais, loin du folklore et des clichés, il y a Alang, un immense chantier de démolition, où l’Occident déverse les cadavres de ses paquebots, les rebuts de la mondialisation. Dans des conditions inhumaines, des ouvriers y désossent d’anciennes splendeurs, comme "le France".
À Alang, c'est la prospérité même de la nation, de ses grands producteurs d'acier comme Lakshmi Mital, qui naît des débris de paquebots rouillés. C’est là-bas, à Alang, que vont se croiser trois personnages en quête de leur destin.
Louis Husson, d'abord, un Français traîné en Inde par ses amis, dans l'espoir qu'il s'y "change les idées" et "fasse son deuil", sept mois après la mort accidentelle d'Elise, sa compagne. Exaspéré par leur compassion pesante, il leur fausse compagnie et prend un car pour Bhavnagar, dans le Gujarat, Etat frontalier du Pakistan où nul n'aurait l'idée de le chercher.
Journaliste américaine d'origine indienne, Ela Murno est venue enquêter, non loin de Bhavnagar, sur Alang, le plus grand chantier d'épaves du monde, poubelle où l'Occident balance sa ferraille inutile à l'abri des regards : depuis des révélations de Greenpeace sur les conditions de travail qui y règnent, l'endroit est protégé comme si c'était l'arsenal nucléaire indien.
Enfin, il y a Iqbal Masjid, qui a 17 ans et déjà plus rien à perdre : il a vu tous les membres de sa famille brûler vifs lors des émeutes antimusulmanes qui ont embrasé le Gujarat et tué 2 000 personnes en 2002 ; depuis, le jeune homme a été recruté par des djihadistes et attend, en travaillant sur le chantier d'Alang, le coup de fil qui lui dira de passer à l'attaque avec d'autres.
Tout au long du roman, alors que rien ne liait ces trois personnages, les hasards de la vie vont les rassembler, d’un hôtel minable à un marché en plein air, d’un chantier naval à un palace, Louis, Ela et Iqbal se croisent, se frôlent. Avant que leurs histoires ne se percutent, au coeur des attentats de Bombay de 2008.
Ce roman, qui parle de terrorisme, de solitude, ou encore de l'ex-paquebot France désossé à Alang, est un livre sur la mondialisation et l'impossibilité d'ignorer, désormais, des puissances comme l'Inde. C’est aussi un conte tragique et beau, dans une Inde peu connue, qui révèle les aspects sombres de la plus grande démocratie du monde, la violence de ses relations sociales et de ses conflits religieux.

Erik Emptaz est rédacteur en chef au Canard enchaîné. Il est l’auteur chez Grasset d’un premier roman remarqué, La Malédiction de la Méduse (2005), et de 1981 (2007).
lu 1672 fois