
Voici ici rassemblés pour la 1ère fois l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Europe de l'Est, les 3 régions que
Lieve Joris a inlassablement parcourues ces trente dernières années. Une écriture sans artifice, un regard bienveillant et toute l'empathie de l'écrivain-voyageuse pour des histoires de la vie de tous les jours. Comme l'ont déjà souligné certains critiques, Lieve Joris confirme ici qu'elle est du calibre d'un Naipaul : 50% voyageur, 50% journaliste, 100% écrivain.
Fidèle à son sens de l’observation, à son besoin d’échanges et à son empathie avec les gens qu’elle interroge, Lieve Joris évoque quelques personnages rencontrés en Afrique, au Proche-Orient, en Europe de l’Est : sous toutes les latitudes, la même obstination à se construire une vie en dépit des aléas économiques ou politiques…
“Son emprunt, il ne pouvait pas le rembourser, mais pour la télé et la vidéo de Dick, là, il avait de l’argent. Mais à quoi donc m’étais-je attendue ? Que je pourrais m’approcher de ce moderne Wangrin sans m’empêtrer dans sa toile ? Mon wagonnet était passé et Bina l’avait accroché au train des événements heureux de sa vie.”
Avec l’histoire de Bina, courageux postier malien, débrouillard et
opportuniste, qui a fait de Lieve Joris son sponsor et lui a dédié sa cabine téléphonique, s’ouvre une série de récits consacrés à l’Afrique (Mali, Congo, Tanzanie, Sénégal…), au Proche-Orient (Egypte, Syrie) ou à l’Europe de l’Est (Pologne, Hongrie).
Comme toujours chez Lieve Joris, on est frappé par la densité des
rencontres. La voyageuse n’est pas en quête de sujets de reportage, mais de compréhension des destins.
Toujours hébergée chez l’habitant, elle laisse le temps la rendre familière, dissiper “l’étrangéité” de sa présence. Elle observe, questionne, écoute. Les lieux où elle fait étape sont parfois encore sous le choc de bouleversements violents. La survie, la débrouille ou la magouille sont de règle.
Une attaque des rebelles touareg a forcé le postier Blina à recommencer sa vie ailleurs, l’Etat lui a supprimé son emploi, il tente de tirer profit de son amitié avec Lieve.
Au Congo, l’ancien étudiant en commerce, Salumu, tient un dépôt de marchandises, fait des affaires au gré des opportunités, se déplace sans cesse, s’attarde à une liaison extraconjugale, l’arrivée du nouveau régime de Kabila n’a en rien changé un mode de vie basé sur l’astuce et l’initiative.
Au Caire, une dame de l’ancienne bonne société, ruinée par le régime Nasser, tient pension et préserve quelques habitudes dignes de la belle époque.
En Syrie, l’avocat Ismaîl veut conduire Lieve dans le village de sa famille, mais lui pose un lapin. Elle le comprendra plus tard : être vu en compagnie d’une étrangère aux confins des territoires kurdes pourrait valoir à Ismaïl de graves ennuis.
Partout, les régimes politiques passent ou reviennent, se succèdent et se ressemblent. Partout les fonctionnaires et les porteurs d’uniformes tentent de prélever leur dîme.
Dans la Pologne de Kapuscinski, avec lequel Lieve Joris passe quelque temps, la fonction publique incarne souvent l’ancien ordre communiste, dont on ne sait plus s’il faut le craindre (parce qu’il pourrait revenir) ou le regretter (parce que la situation n’est pas meilleure qu’avant).
Pour Kapuscinski, la Pologne n’en finit pas de ne pas surmonter les destructions de la guerre. À Lieve Joris qui le prend à témoin de la précarité, de la pauvreté ou des pénuries en tout genre, il lance avec irritation :
“Est-ce qu’on demandait à Sartre pourquoi le métro parisien était sale ?”
Du Sud à l’Est, la voyageuse promène un regard sans préjugés, attentif, attachant, toujours infiniment respectueux de ses interlocuteurs.
Elle n’est jamais dupe – mais elle n’est jamais juge. Elle semble nous montrer, par ce recueil, à quel point l’immense majorité des gens qu’elle croise s’ingénient à se construire une vie dans un champ d’obstacles,
dispersés sous toutes les latitudes, mais finalement bien peu dissemblables
Lieve Joris est née en 1953 en Belgique. A 19 ans, elle a choisi de fuir le milieu étouffant de son petit village belge de Neerpelt pour s’en aller courir les routes du monde. Comme jeune fille au-pair, puis grand reporter pour un grand hebdomadaire d’Amsterdam, elle ne cesse de traverser la planète, des Etats-Unis au Caire en passant par Budapest, Damas, Trinidad, le Congo, le Sénégal ou Zanzibar.
Ses modèles d’alors : Ryszard Kapuscinski et V.S. Naipaul.
Mon oncle du Congo puis
Les Portes de Damas l’imposent très vite
comme un des auteurs vedettes de la collection "Aventures " d’Actes Sud, aux côtés de Théodore Monod, de Cees Nooteboom et d’Adriaan Van Dis.
En 1995, avec
La chanteuse de Zanzibar, elle trace le portrait doux-amer de son père spirituel, V.S Naipaul, croise un autre grand des lettres, médaillé à Stockholm lui, Naguib Mahfouz, évoque le monde, et ceux qui l’habitent, avec un talent rare.
En 1999, elle a reçu le
Prix de l’Astrolabe-Etonnants Voyageurs pour son récit de voyage à travers l’Afrique de l’Ouest,
Mali Blues et autres histoires (Actes Sud), dans lequel on suit notamment le grand bluesman malien Boubakar Traoré.
Trois ans plus tard, retour au source, au Congo, pour constater avec écoeurement dans
Danse du léopard les cicatrices infligées au pays par le règne de Mobutu, mais aussi croire en l’espoir que fait naître là-bas l’arrivée au pouvoir de Laurent-Désiré Kabila.
En France, on perçoit surtout l’attachement de l’oeuvre de Lieve Joris au continent Noir, certains de ses livres (dans les pays du Golfe, en Europe de l’Est...) malheureusement pas traduits en français soulignent un attachement plus large au monde et aux Hommes.
Indifférente aux nationalités, à commencer par la sienne, il y a chez Lieve Joris comme une déraisonnable soif d’englober le monde, de le dire toujours plus grand, en utilisant à plein et avec justesse les outils de la fiction :
" En tant que journaliste, je n’ai jamais écrit autrement. Je sais que cela paraît étrange aux Français, qui tiennent beaucoup au clivage entre littérature et journalisme, fiction et véracité. Quand j’avais été invitée au festival “Etonnants voyageurs” pour Les Portes de Damas, un Français s’était levé dans la salle pour dénoncer ma présence à la tribune, en affirmant que j’étais journaliste, pas écrivain ! Ça m’avait fait beaucoup rire. "
En 2009, retour au Congo avec
Les hauts-plateaux, mais pour un possible dernier adieu au pays. Les hauts-plateaux a obtenu
le Prix Nicolas Bouvier 2009 lors du festival Étonnants Voyageurs.