C'est à une Inde nouvelle que nous convie ce roman qui s'attache à une héroïne originale et hautement symbolique: une vache.
Des lanternes à leurs cornes attachées se déroule à Nandgaon, un village à quelques minutes de bus de la ville réelle de Khandwa dans le Madhya Pradesh.
Quatre personnages principaux sont au cœur de ce roman.
Ramu, le "simplet", qui épouse une belle jeune fille éduquée, Lakshmi, diplômée en biologie. Mais le couple est mis au ban du village à cause du suicide du père de Lakshmi à la suite de nombreuses dettes agricoles.
Peu de temps après son mariage, Ramu trouve une vache errante, abandonnée dans la forêt, et l'adopte.
C'est le début d'une grande histoire d'amour originale, qui va faire de l'humble Ramu et de sa femme Lakshmi les sauveurs de leur village pour le meilleur ou pour le pire.
Le troisième personnage est Manoj Mishra qui abandonne son doctorat d'histoire pour entrer, avec sa femme, comme stagiaire dans un institut – le KIRD (Institut pour le développement rural)- qui perfectionne l'insémination artificielle, la fertilisation de la vache indienne avec du sperme d'origine européenne (suédoise et hollandaise) afin qu'elle produise plus de lait pour mettre fin à la pauvreté dans les villages.
Manoj a été pistonné par son beau-père, riche industriel dont il a épousé la fille Pratima dans un mariage arrangé.
Ayant gravi rapidement les échelons et étant devenu un inséminateur compétent, il ira, en compagnie d'un magnifique taureau espagnol Govinda, acheté à l'institut, s'installer dans le chef-lieu de Khandwa, sous-préfecture d'une région agricole pour créer une succursale d'insémination.
Aussi reprend-il son activité d'inséminateur, parcourant les campagnes sur sa Endfield à la recherche de vaches fertiles et de paysans conciliants.
Sa rencontre avec Lakshmi sera déterminante pour le devenir du village.
Jusque-là le village de Nandgaon, qui a sciemment décidé de tourner le dos à la modernité, vivait à l'écart du monde, dans une sorte de paradis soigneusement préservé. Ni eau courante, ni électricité, ni même une route qui mène au village.
Le chef de celui-ci, le quatrième personnage, le "patel" Gopal Mundkur, craint le changement: il soupçonne que la science moderne ne fera que provoquer la destruction de l'équilibre fragile qui lie Nandgaon, ses gens et son troupeau. Son rôle est essentiel: il rend la justice, veille au bien-être de sa communauté et est l'homme le plus riche, propriétaire des plus belles terres et des plus belles vaches, tout en étant très respecté par les villageois qui viennent à lui régulièrement demander aide, assistance et conseils.
Nandgaon adore son troupeau:
"et puisque ces bovins se rattachaient tous au Patel, c'était comme si tout Nandgaon n'avait qu'un seul cœur, et que ce cœur, c'était le troupeau".
À l'insu de tous et en rupture avec la coutume, Lakshmi va faire inséminer la génisse venue de la jungle par Manoj. La vie du village en sera bouleversée, car la génisse née, sans aucun lien avec le troupeau du village, est blanche et noire, ce qui terrifie les villageois qui la considèrent comme un monstre par rapport à leur bétail blanc. Et celle-ci, devenue adulte, va faire de Ramu un homme jalousé car il vend l'excédent de son lait dans les villages environnants, ce qui lui rapporte de l'argent et elle va accoucher d'un mâle prêt, bientôt, à monter toutes les vaches du troupeau.
Dès lors le rapport de force entre Lakshmi, la modernité et le Patel, la tradition est inévitable.
Entre Shumbhu, le taureau de Lakshmi et Nandini, la plus belle vache du Patel, tout peut arriver.
Dans cette composition soigneusement orchestrée,
Radhika Jha manifeste son amour pour son pays et les hommes simples qui l'habitent confrontés à une nature à la fois féroce et maternelle.
Elle traite avec sérieux la manière d'introduire des méthodes modernes dans les communautés rurales, avec une sensibilité, une fantaisie et une empathie qui obligent le lecteur à comprendre ce qui est en jeu dans ces campagnes reculées.
Son roman s'enracine dans la terre et le cœur de l'Inde, celle des fêtes (magnifique description de la Gao Puja), des rites et des dieux, celle aussi des notables et des sous-préfectures, évoqués avec humour lorsque germe en eux la graine de la cupidité.
Il résonne en nous comme une parabole, une de ces épopées de vie et de mort qui se transmettent de génération en génération pour expliquer comment le village de Nandgaon s'ouvrit un jour avec délices aux joies et aux vices de la modernité.
Des lanternes à leurs cornes attachées. est annoncé en Inde comme le premier grand roman indien rural depuis des décennies.
Jeune plume indienne cosmopolite au confluent de la littérature
traditionnelle et le la culture occidentale,
Radhika Jha manie la plume avec autant d’élégance et de précision qu’elle pratique l’odissi, une danse classique indienne aux mouvements complexes et raffinés.
Native de Delhi, Radhika Jha choisit l’université de Chicago pour
suivre des études de sciences politiques et d’anthropologie avant de devenir journaliste pour
L’Hindustan Times et
Busisnessworld, où elle explore aussi bien la culture, que l’environnement ou l’économie.
Très vite, elle est amenée à voyager en Europe, en France et en Suisse notamment, avant de regagner l’Inde et Bombay où elle oeuvre pour la fondation
Rajiv-Gandhi où elle a démarré le projet Interact pour l'éducation des enfants des victimes du terrorisme dans différentes parties de l'Inde.
Elle vit aujourd’hui à Tokyo avec son mari et ses deux enfants, et partage son temps entre son métier de danseuse et d’écrivain.
Si les thèmes de l’exil et du "melting-pot" sont naturellement au centre de son premier roman
L’Odeur (
prix Guerlain 2002), c’est d’une façon totalement originale, toute de sensualité : à travers les senteurs piquantes des condiments et des mélanges d’épices qui suivent l’héroïne hindoue du Kenya à Londres, puis à Paris, pour son malheur et son bonheur. Car tout passe par le prisme de l’odorat, un sens que l’héroïne développe toujours davantage, un don pour apprendre le monde qui se révèle être aussi une malédiction. Un hymne aux sens qui fit dire au magazine Elle :
"Jamais depuis Le Parfum de Süskind, un écrivain n’avait réussi à explorer avec autant de maestria le monde méconnu des effluves".
Deux ans plus tard, sort un second opus, de nouvelles cette fois-ci, 100% indiennes :
L’Éléphant et la Maruti, trois histoires où se mêlent trois destins, liés par une force d’attraction, Delhi la gargantuesque et bouillonnante capitale indienne. Radhika Jha raconte cette ville en pleine fermentation, où se condensent toutes les contradictions de l’Inde : aussi vivante et explosive que peut l’être la rencontre entre une petite Maruti 800, la voiture préférée des conducteurs de Delhi, et un éléphant.
Son troisième ouvrage, un autre recueil de nouvelles, nous emmène à nouveau dans le monde cosmopolite cher à Radhika Jha, de Genève à Bombay en passant par Turin.
Enfin, dans son second roman qui sort cette année en France,
Des lanternes à leurs cornes attachées, elle peint le magnifique portrait du village de Nandgaon, bouleversé par l’arrivée d’une héroïne des plus surprenantes: une vache.
Tous ces romans sont parus aux éditions Philippe Picquier.