Les Empires de l'Indus D'Alice Albinia (Actes Sud-2011)
Par Alain et Christine Londner, dans Lettres indiennes -# 427 - Fil RSS
L'un des plus longs fleuves du monde, l'Indus a été vénéré tel un dieu pendant des millénaires.
Alice Albinia propose ici le récit de l'impressionnant et courageux voyage qu'elle a effectué en solitaire, à l’âge de 29 ans, au cœur d'une région de l'Asie en proie aux plus grands troubles et à une violence qui ne désarme pas, et chemin faisant, à travers cinq millénaires d'une grande Histoire turbulente.
Ce livre raconte un périple, une remontée géographique et historique, de la bouche à la source, de la naissance du Pakistan à Karachi à celle du fleuve au Tibet, des millions d’années auparavant: "j’ai tenté de me représenter ces eaux au bord desquelles des empereurs avaient construit des forts, que des poètes avaient chantés ; ces eaux turbulentes qui charrient de l’or et hébergent des déesses-serpents. La vallée de l’Indus a connu une fermentation politique, religieuse et littéraire ininterrompue, qui se compte en millénaires ; une histoire que les Pakistanais partagent avec les Indiens et les Tibétains. Ces chroniques, ces souvenirs et ces mythes enchevêtrés constituent l’héritage des peuples qui vivent aujourd’hui dans la vallée de l’Indus". Au cours de son histoire, l’Indus aura porté plus de noms que ses habitants n’auront supporté de dictateurs.
Dans le Sind, on l’appelle “Purali”, Capricieux, qualificatif approprié pour ce fleuve qui erre librement à travers le pays, créant et détruisant les villes. Les Sindhis l’appellent aussi “Samundar”, Océan, nom qui évoque la place qu’il occupe au sein de leur environnement et de leur civilisation. Pour les Pachtounes de la frontière avec l’Afghanistan, l’Indus est simultanément “Nilab”, Eau Bleue, “Sher Darya”, le Fleuve Lion, et “Abbasin”, Père des Rivières. Sur son cours supérieur, ces noms sont repris par des peuples parlant d’autres langues et pratiquant d’autres religions. Au Baltistan, longtemps appelé “Gemtsuh”, le Grand Flot, ou Tsuh-Fo, la Rivière Mâle, on le connaît maintenant – comme au Tibet et au Ladakh – sous le nom de “Senge Tsampo”, le Fleuve Lion.
Alice Albinia est la voyageuse par excellence avec sa curiosité sans bornes, son instinct de découvreuse, au mépris des dangers qui peuvent venir sur le chemin le moins fréquenté. Ajouter à cette course à l'histoire de ce fleuve, une passion pour le mythe et l'antiquité, et le voyage à la source de l'Indus devient la quête parfaite: "Même ainsi, l’Indus semblait partout présent. Ses marchands commerçaient déjà avec la Mésopotamie, il y a cinq mille ans. Un empereur perse en avait défini le tracé au vie siècle avant l’ère chrétienne. Le Bouddha avait vécu de précédentes incarnations sur ses rives. Des rois grecs et des sultans afghans l’avaient franchi avec leurs armées. Le fondateur du sikhisme avait connu la délivrance en se baignant dans l’un de ses affluents. Et les Britanniques l’avaient envahi sur une canonnière, puis l’avaient colonisé pendant un siècle, avant de le couper de l’Inde. L’Indus était partie intégrante de la vie des Indiens jusqu’à 1947. Le nom même de l’Inde provient du fleuve. En sanskrit, l’Indus était appelé “Sindhu” ; les Perses l’ont transformé en “Hindu” ; quant aux Grecs, ils ont laissé tomber le h. Le chuchotement chinois a créé l’Indus et ses dérivés – Inde, hindou, les Indes. Depuis que les historiens d’Alexandre le Grand ont écrit sur la vallée de l’Indus, concocter des histoires exotiques sur l’indomptable Indika, l’Inde et son fleuve, excite l’imagination occidentale".
Alice Albinia est également une voyageuse attentive et déterminée avec une capacité rare à trouver la bonne personne et à écouter son histoire, éclairant cette histoire de ses observations en reliant le passé et le présent.
Elle commence son voyage à Karachi dans la caste des intouchables Bhangi, qui sont chargés de nettoyer les égouts de la ville. Parmi eux, elle apprend le coût humain de la partition, une ligne arbitraire et stupide de la division, qui ne tient pas compte des divisions sociales, elles-mêmes reflet de la réalité topographique dessinée par la rivière. Avec l'Indus et ses affluents, divisés entre les nations belligérantes, il y avait peu de chances de voir une gestion éclairée des ressources en eau, et le résultat est que Karachi, autrefois une ville propre, lavée tous les jours, est maintenant une plaie suppurante à peine maintenue en vie par ses humbles habitants, les nettoyeurs d'égouts.
Puis la voyageuse poursuivra en bateau, en amont du fleuve, jusqu'à ce que la navigation ne soit plus permise. La suite se fera en bus ou en voiture, à travers le Sind, le Punjab pakistanais, les terres pachtounes, le long du sentier d'Alexandre le Grand et, enfin, dans une randonnée en montagne au fur et à mesure qu'elle se rapprochera de la source de l'Indus au Tibet.
Ce livre révèle un Pakistan méconnu des occidentaux à travers les portraits de ceux qui le peuplent, aussi différents les uns des autres, tant sur le plan religieux que sociologique.
Une véritable découverte.
Alice Albinia a fait des études de littérature anglaise, d'histoire et de français à l'université de Cambridge, avant de présenter un Masters à la "School of Oriental and African Studies" de Londres.
À sa sortie de la fac, elle a opté pour le travail bénévole dans un village sans électricité au Népal.
Elle a ensuite trouvé son chemin à Delhi où elle a travaillé pour le Centre for Science and Environment avant de devenir journaliste à la revue littéraire Biblio et de là à Outlook Traveller et cela durant plusieurs années.
Elle réside actuellement dans le Sussex.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.