Dictionnaire amoureux des explorateurs de Michel Le Bris (Plon-2003)
Par Alain et Christine Londner, dans Lire et découvrir -# 363 - Fil RSS

Que cherchaient-ils, ceux-là, qui, au fil des siècles, se risquèrent par-delà l'horizon ? Face à l'inconnu, il est deux attitudes qui séparent ceux que l'on rassemble sous le seul nom d'explorateurs: ceux qui le traquent pour l'éradiquer, comme s'ils lui en voulaient et puis ceux qui s'y enfoncent dans l'espoir de s'y perdre et que "l'ailleurs" promis ne se transforme pas en un nouvel "ici". On aura compris vers lesquels vont les préférences de Michel Le Bris, fondateur du Festival Étonnants Voyageurs, qui leur dédie un panthéon.
On savait Michel Le Bris conteur hors pair. Les habits d'encyclopédiste lui vont tout aussi bien. Il le prouve à chacune des 270 entrées de son Dictionnaire amoureux, l'un des meilleurs titres de cette collection. Son secret: une jubilation, un enthousiasme, un appétit à faire le récit d'aventures extraordinaires et à dresser le portrait de "songe-creux, forbans, risque-tout, arpenteurs d'inconnu, rêveurs de royaumes et escrocs chimériques, de leur état flibustiers, savants, missionnaires, marchands, conquistadors, coureurs des bois, écrivains", porteurs d'histoires héroïques, bouleversantes, hilarantes- comme Rob Roy MacGregor qui réussit l'exploit de descendre le canal de Suez en canoë un an avant qu'il soit ouvert, Mary Kingsley, tenante du « christianisme athlétique » qui attaquait les crocodiles à coup d'ombrelle, James Holman et Jacques Arago, assurément les plus grands voyageurs aveugles, Percy Fawcett traquant le secret des Atlantes en pleine Amazonie, ou l'immense Richard Burton, dont le rire satanique nous fascine encore.
Depuis sa prime jeunesse, Le Bris est fasciné par la figure de "l'homme aux semelles de vent". Il a ici l'occasion de réunir les héros de son panthéon imaginaire, de Francis Drake à Nicolas Bouvier, et tous les lieux qui l'enchantent, de l'éphémère Floride huguenote à la terre mythique d'Ophir.
Écrivain, romancier, philosophe, éditeur, Michel Le Bris est le directeur du Festival Saint-Malo Étonnants Voyageurs
. Né dans la baie de Morlaix en 1944, il est resté extrêmement attaché à ses terrains d’enfance qu’il évoque longuement dans le très personnel Un hiver en Bretagne (Nil éditions, 1996, Points Seuil) et vit encore aujourd’hui dans la région.
Parallèlement à des études d’économie, Michel Le Bris poursuit à Nanterre des études de philosophie, grâce auxquelles il rencontrera Emmanuel Levinas, qui avec Henry Corbin un peu plus tard, auront une grande influence sur l’évolution de sa réflexion. En 1967, il participe à la naissance du Magazine Littéraire, dans l’équipe rassemblée par Jean-Jacques Brochier, qui comprendra également André Glucksmann et Raymond Bellour et prend la direction du mensuel Jazz Hot, qui jouera un rôle actif dans l’introduction du "free jazz" en France. Dans l’équipe qu’il rassemble alors : Patrice Blanc-Francard qui deviendra célèbre par les Enfants du rock, Philippe Constantin aujourd’hui disparu, grand directeur artistique, dont un prix Constantin de la chanson prolonge la mémoire et bien d'autres.
Mai 1968 jouera dans sa vie un rôle déterminant. Directeur du journal de la Gauche Prolétarienne La Cause du Peuple, il est incarcéré, condamné à huit mois de prison. Jean-Paul Sartre prend sa suite et l’affaire devient alors internationale : on ne peut pas incarcérer Sartre ! À sa sortie, il prend en main le journal J’Accuse lancé par la Gauche prolétarienne et un regroupement d’intellectuels. Dans le comité de rédaction : Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Maurice Clavel, Jean-Luc Godard, André Glucksmann, Jacques-Alain Miller, Jean-Claude Milner, Christian Jambet, Françis Bueb.
S’il quitte rapidement le mouvement mao, il reste étroitement lié avec Maurice Clavel et Jean-Paul Sartre. Il crée avec ce dernier la collection La France Sauvage chez Gallimard, participe activement aux réflexions sur le totalitarisme alors engagées autour de lui.
Il participe à la création du quotidien Libération en 1973. S’il a déjà publié plusieurs livres dont quelques ouvrages dans la collection La France Sauvage (dont Les fous du Larzac en 1975), il fait paraître ce qu’il considère comme son premier vrai livre, L’homme aux semelles de vent, en 1977, premier manifeste pour une littérature aventureuse, qui propose une interprétation radicalement nouvelle du romantisme allemand — réflexion qu’il approfondira dans Le Paradis perdu (Grasset, 1981) et le Journal du romantisme (Skira, 1981), ce dernier ouvrage traduit en cinq langues, couronné par de nombreux prix. Une édition augmentée et intitulée Le défi romantique est parue en 2002 chez Flammarion.
Grand connaisseur de l’histoire de la conquête de l’Ouest, et de l’histoire de l’Amérique en général, Michel Le Bris y a consacré plusieurs ouvrages: un roman, Les flibustiers de la Sonore (Flammarion, J’ai lu, 1998), un récit de voyage, La Porte d’Or (Grasset, 1986), un essai historique, Quand la Californie était française (Le Pré aux clercs, 1999), un Gallimard-Découvertes, La fièvre de l’or, en 1988 et un récit de voyage dans les parcs naturels américains (L’Ouest américain, territoire sauvage, Le Chêne, 2005).
Spécialiste de Stevenson, il lui a consacré une monumentale biographie (Les années bohémiennes, NiL éditions, 1994), un essai (Pour saluer Stevenson, Flammarion, 2000) et a édité chez divers éditeurs la quasi-totalité de son œuvre (dont de nombreux inédits en langue anglaise !) et notamment ses Essais sur l’art de la fiction (Payot Poche, 1992) ainsi qu’une édition de sa correspondance avec Henry James (Une amitié littéraire, Payot Poche, 1994).
Éditeur aux éditions Phébus de la quasi-totalité des grands classiques de la flibuste, il a publié aux éditions Hachette littérature le premier tome de son histoire de la flibuste : D’or, de rêves et de sang (nouvelle édition revue et corrigée en Hachette Pluriel, 2004).
Il a également consacré plusieurs ouvrages à la Bretagne.
Directeur de l’Abbaye de Daoulas de 2000 à 2006, il y organisera de grandes expositions accompagnées d’albums-catalogues publiés aux éditions Hoëbeke.
En 1990, exaspéré par les modes littéraires occupant alors le devant de la scène en France, décidé à défendre l’idée d’une littérature résolument "aventureuse, voyageuse, ouverte sur le monde, soucieuse de le dire", il crée la revue trimestrielle Gulliver, mobilise ses amis écrivains français et étrangers, multiplie les collections (Phébus, Payot, la Table Ronde), lance en France le mouvement des "écrivains voyageurs". Il propose en 1992 le terme de "littérature-monde", fait découvrir Nicolas Bouvier, dont il devient l’éditeur, mais aussi Redmond O’Hanlon, Anita Conti, Ella Maillart, Patrick Leigh Fermor, Norman Lewis, Jonathan Raban, Colin Thubron, Edward Abbey, Peter Matthiessen, des dizaines d’autres — plus de 400 ouvrages édités en l’espace de 15 années !
Il créé cette même année (avec Christian Rolland, Maëtte Chantrel et Jean-Claude Izzo qui sera pendant des années l’attaché de presse de la manifestation) le Festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo. Plusieurs éditions du festival seront par la suite lancées à l’étranger : à Missoula (Montana, USA), Dublin, Sarajevo (avec le Centre André Malraux), Bamako, Port-au-Prince en Haïti, Haïfa.
En 2007, dans le droit fil de l’idée de la littérature défendue par Étonnants Voyageurs, il est, avec Alain Mabanckou, Jean Rouaud et Abdourahmane Waberi à l’initiative du Manifeste pour une Littérature-Monde réunissant quarante-quatre écrivains du monde entier écrivant dans une même langue : le Français. Il dirige avec Jean Rouaud la publication de Pour une Littérature-Monde chez Gallimard regroupant vingt-cinq textes qui prolongent le débat engagé avec le Manifeste.
En septembre 2008, Michel Le Bris publie un formidable roman aux éditions Grasset, La beauté du monde et fin octobre 2008, aux éditions Hoëbeke, un album riche de 140 reproductions : L’esprit d’aventure, N.C. Wyeth consacré à celui qu’il tient pour le plus grand artiste de l’histoire de l’illustration.
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