"Dans la vie, il se présente toujours une bonne occasion. Le problème, c'est de savoir la reconnaître et parfois ce n'est pas facile. La mienne, par exemple, avait tout l'air d'une malédiction. Un devin m'avait dit : "Attention! En 1993, vous courrez un grand risque, celui de mourir. Cette année-là, ne volez pas, ne prenez jamais l'avion." Cela s'était passé à Hong Kong. J'avais rencontré ce vieux Chinois par hasard. Sur le moment, ces mots m'avaient frappé, évidemment, mais cela ne m'avait pas tracassé. Nous étions au printemps de 1976, et 1993 me semblait encore très loin. Toutefois, je n'avais pas oublié cette échéance. Elle était restée dans mon esprit, un peu comme la date d'un rendez-vous auquel on n'a pas encore décidé si on ira ou non. (...) Je me suis vite retrouvé à la fin de 1992. Que faire? Prendre ce vieux Chinois au sérieux et réorganiser ma vie en tenant compte de son avertissement, ou faire semblant de rien et continuer en me disant : "Au diable les devins et leurs inepties?" (…), et j'ai pensé que la meilleure façon d'affronter cette "prophétie" était de le faire à la mode asiatique : ne pas m'y opposer, mais m'y plier. (....). Et puis, l'idée de ne pas voler pendant une année entière me plaisait beaucoup, surtout comme défi. Prétendre qu'un vieux Chinois de Hong Kong puisse avoir les clefs de mon avenir m'amusait énormément. J'avais l'impression de faire un premier pas sur un terrain inconnu. J'étais curieux de voir où les pas suivants, dans cette même direction, allaient me porter. Tout du moins, ils m'inciteraient, pendant un certain temps, à vivre une vie différente de celle de toujours...."
C'est ainsi que commence le livre de Tiziano Terzani (titre original : "Un indovino mi disse").
Pour cet auteur, correspondant en Asie de l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, 1993 devient une année très particulière (durant laquelle la prophétie, en quelque sorte, se réalise) dans une vie déjà assez extraordinaire.
De cette expérience naît un livre hors de l'ordinaire, qui est à la fois un roman d'aventure, un carnet de route, une autobiographie, la narration d'un voyage et un grand reportage. C'est un des plus beaux livres de ces quinze dernières années qu'il m'ai été donné de lire et qui est enfin réédité.
Tiziano Terzani redécouvre les plaisirs de voyager- en train, à pied, en bus, voiture, bateau, à travers les montagnes et outre-mer- re-découvrant la Birmanie, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge, le Vietnam, la Chine, la Mongolie, le Japon, l'Indonésie, Singapour et la Malaisie. Cette odyssée à travers l'Asie est pleine de révélations et de réflexions sur les évolutions en cours, à ses yeux dramatiques.
L'histoire principale de ce livre n'est pas l'année que l'auteur, a passé à voyager autour de l'Asie sans prendre l'avion mais le voyage métaphorique à la poursuite de ce qui reste de la spiritualité asiatique. Au cours de ce voyage, Terzani emmènera également le lecteur dans le monde des diseurs de bonne aventure.

Né à Florence en 1938, Tiziano Terzani a été pendant près de trente ans le correspondant en Asie, de plusieurs journaux européens, dont Der Spiegel et le Corriere della Sera , où il se retrouva pris dans les grands événements de son temps: la guerre du Vietnam et la chute de Saigon en 1975 (dont il écrira un livre qui, traduit en vietnamien, sera le livre de référence dans les écoles vietnamiennes); l’ouverture de la Chine après la mort de Mao (où aucun étranger n’avait pu pénétrer depuis 1949) avec un long séjour en Chine qui pris fin en 1984 lorsque Terzani est arrêté pour "activités contre-révolutionnaires", puis expulsé. L'expérience intense de la Chine, et son dénouement dramatique, donne lieu à un livre, publié simultanément en Italie, les États-Unis et la Grande-Bretagne; la chute de l’Empire Soviétique où, en août 1991, alors en Sibérie avec une expédition soviéto-chinoise, il apprend la tentative de coup d'Etat anti-Gorbatchev et décide d'aller à Moscou. Le long voyage devient alors Goodnight, M. Lénine (1992), qui représente un témoignage clé dans l'effondrement direct de l'empire soviétique.
Il vécut longtemps en Asie, demeurant chaque fois plusieurs années dans chaque pays : Hong-Kong, le Cambodge, le Vietnam, la Chine, le Japon, la Thaïlande, et enfin l’Inde où, de grand reporter, il devint une sorte d’écrivain voyageur, écrivant des articles de plus en plus longs.
Profondément influencé par la spiritualité indienne, un séjour solitaire dans l’Himalaya lui permit de vivre, dans la paix, le cancer dont il était atteint en acceptant l’idée de sa mort prochaine. Abandonnant définitivement son métier de journaliste, il se retira dans une maison isolée dans les montagnes en Italie, pour méditer, vivre là ses derniers jours dans le silence, ne recevant plus personne exceptés Angela, sa femme, et leurs deux enfants : Folco et Saskia.
Quelques mois avant sa disparition, Tiziano avait envoyé un télégramme à Folco. Très affaibli et sentant la fin proche, il lui proposait de le rejoindre pour répondre aux questions que celui-ci aurait envie de lui poser sur son parcours d’homme, de journaliste, de père : "Un dialogue entre un père et un fils, un livre testament que tu devras ensuite mettre en forme".
Folco répondit à l’appel et un livre, fruit de leurs conversations, enregistrées et retranscrites, paraît en 2008: La fin est mon commencement: un père raconte à son fils le grand voyage de la vie (Ed. des Arènes, et Ed.Intervalles) qui ressort dans la collection Points Seuil en même temps que cette réédition.

Tiziano Terzani avait vingt ans en 1958, c’est l’époque des grands bouleversements sociaux et de la décolonisation. Ce qui le motive alors est de chercher une alternative au monde occidental : une société qui ne soit pas fondée sur les critères du profit, de l’argent, et qu’il espère découvrir en Asie.
Il lui faudra treize ans pour s’installer dans cette région en tant que correspondant avec en poche sa carte toute fraîche de journaliste professionnel, obtenue sans être passé par une école, après un parcours des plus atypiques.
Pour Tiziano, le métier de journaliste est une véritable mission consistant à informer, et former l’opinion des gens, en racontant ce qu’il voit et entend, au delà des faits événementiels, vérifier systématiquement la véracité de ce qu’on lui dit et rester à distance du pouvoir, quel qu’il soit.
Dans chacun des pays traversés, il apprendra la langue locale, fera des rencontres et se fera des amis, s’immergeant dans leur culture, sillonnera le pays comme il en aura envie, se rendant dans des lieux interdits aux étrangers et écrira des articles en toute liberté, surtout en Chine.
C’est au Japon où il se retrouve après la Chine, que se déclenche une crise profonde pour cet homme non seulement marqué par l’échec du communisme comme solution pour résoudre les problèmes de l’humanité mais aussi par ce qu’il découvre au Japon, c'est-à-dire tout le contraire de ce qu’il cherchait : la copie conforme la plus sophistiquée du système occidental.
À travers son métier, Tiziano en est venu à réfléchir sur la politique, les motivations sous-jacentes des guerres, sur le progrès et enfin la nature. C’est le fruit de ces réflexions qui le pousse progressivement à arrêter le journalisme. Il cesse d’abord d’écrire des papiers politiques, la politique pour lui n’offrant aucune solution, tout comme les révolutions et les guerres, parce que tout recommence, parce qu’au fond de tout ça il y a la nature de l’homme, et l’homme n’est pas devenu meilleur pour autant : "Pense à l’histoire de l’humanité et aux progrès matériels que l’homme a accomplis. Il a allongé sa durée de vie, il est allé sur la Lune. Mais en vérité, il n’a fait aucun progrès sur la voie spirituelle... Il a peur de tout, il se sent en insécurité, il ne sait pas qui il est".
Violence, égoïsme, individualisme, consumérisme, ignorance, il s’agit bien là d’un phénomène d’appauvrissement progressif de la civilisation. Et pourtant, Tiziano refuse de concevoir ce constat comme une fatalité : "Je pense que la grande bataille de notre avenir sera la bataille contre l’économie qui domine nos vies. Changeons nos critères et nos valeurs.Tant que des valeurs telles que la curiosité, le goût de l’autre, de sa différence, le courage, l’honnêteté, l’amitié, auront un impact dans le coeur de l’homme, elles seront le garde-fou de la civilisation".
Tiziano Terzani n’a de cesse de revenir sur l’importance capitale de la connaissance de l’Histoire pour comprendre le fonctionnement du monde et les événements actuels et ne pas se laisser endormir par les discours politiques et l’approximation de plus en plus fréquente des événements du monde relaté dans la presse.
Après la polémique qui l’a opposé à Oriana Fallaci en 2002, et qui a vu Terzani défendre avec ardeur le dialogue des cultures en vue de parvenir à la paix entre Nord et Sud, entre orient et occident, son œuvre est devenue un véritable phénomène de société en Italie.
Le journaliste et écrivain italien est mort à 65 ans, en Orsigna dans la province de Pistoia en Juillet 2004. Il a demandé que sur sa tombe soit inscrit sous son seul nom, le mot "voyageur".
Le Prix Terzani, créé en sa mémoire, récompense depuis 2004 l’auteur d’une œuvre (essai, reportage littéraire ou roman) qui traite des relations interculturelles, du choc ou dialogue des cultures, en particulier entre orient et occident.