Comme souvent chez Naipaul, tout commence dans un théâtre d’ombres pour, peu à peu, s’éclaircir sous la lumière brûlante de la vérité.
"Je connais mon père et ma mère, mais je ne peux aller au-delà. Mon ascendance est brouillée" dit le descendant de cette obscurité, le fils d’immigrants indiens recrutés à partir des années 1860 dans l’Uttar Pradesh pour aboutir dans cette petite île poussiéreuse et dénuée d’histoires qu’est Trinidad.
Nul dans sa famille n’y a de mémoire ni collective ni individuelle mais chacun porte en lui une trace de l’Inde mythique, même s’il ne la connaît pas : "Pour ces gens, l’Inde, le passé, avaient été balayés, comme le présent –Trinidad était en passe de l’être."
Aussi ce bref récit peut-il prendre sa place parmi les livres indiens de Naipaul, les essais objectifs ou les romans inquiets, du reportage grouillant qu’était L’Inde (India : a million mutines now, 1990) jusqu’à son discours du Nobel sur la connaissance par l’écriture.
Dépassant le cadre familial, abandonnant les silhouettes fragiles d’une famille déracinée, le voici décrivant les premières années de Ghandi, "petit homme émacié, la tête rasée, de grandes oreilles", un réfractaire aux clans, un pacifiste guerrier, un visionnaire qui veut réformer l’Inde "immobile, décrépite, cruelle.". Mais l’Inde était-elle réformable ?
Peut-on s’arracher à sa condition ? Peut-on gagner une place dans le monde ? Comment aller de la périphérie vers le centre ? Et au prix de quel sacrifice ?
"Le monde est ce qu’il est" disait Naipaul, et il n’a de cesse de poser les mêmes questions, sans jamais accepter la sécurité des réponses.

Vidiadhar Surajprasad Naipaul est né en 1932 à Chaguanas, près de Port of Spain à Trinidad, dans une famille de descendants d'immigrants originaires du nord de l'Inde. Son grand-père était coupeur de canne, son père journaliste et écrivain.
À l'âge de 18 ans, Naipaul se rend en Angleterre où il obtient une licence ès lettres en 1953, après des études au University College d'Oxford. Depuis, il réside en Angleterre (à Wiltshire près de Stonehenge, depuis les années 70) mais il consacre aussi beaucoup de temps à des voyages en Asie, en Afrique et en Amérique. À l'exception de quelques années au milieu des années 50 où il est journaliste free-lance pour la BBC, il s'adonne entièrement à son métier d'écrivain.
Les romans et nouvelles constituent la majeure partie de sa production mais il publie aussi des récits documentaires. Naipaul est un écrivain vraiment cosmopolite, ce qu'il explique par son manque de racines : la pauvreté culturelle et spirituelle de Trinidad l'afflige, l'Inde lui est devenue étrangère et il lui est impossible d'adhérer aux valeurs traditionnelles de l'ancienne puissance coloniale anglaise.
L'action de ses premiers romans se déroule dans un cadre antillais. Quelques années après la parution de son premier roman Le Masseur mystique en 1957 (Grassset-2010)), Naipaul publie une œuvre considérée par de nombreux critiques comme l'une de ses meilleures : le roman biographique Une maison pour Monsieur Biswas en 1961 (Gallimard-1985) où le protagoniste emprunte les traits du père de l'écrivain.
Après l'énorme succès d'Une maison pour Monsieur Biswas, Naipaul étend les perspectives géographiques et sociales de son activité littéraire. Il traite avec un pessimisme grandissant les effets pervers du colonialisme et du nouveau nationalisme dans le Tiers-Monde, dans, par exemple, Guérilleros en 1975 (Albin Michel-2000) et À la courbe du fleuve en 1979 (Albin Michel-2000). Les critiques ont comparé ce dernier roman planté dans un cadre africain à Au cœur de la nuit de Joseph Conrad.
Dans ses récits de voyage et ses documentaires, Naipaul relate ses impressions d'Inde, pays natal de ses parents, dans, par exemple, L'Inde : un million de révoltes en 1990 (non disponible actuellement). et donne également une analyse critique de l'intégrisme musulman dans les pays non arabes tels que l'Indonésie, l'Iran, la Malaisie et le Pakistan dans Crépuscule sur l'Islam en 1981 (non disponible), et dans Jusqu'au bout de la foi en 1998 (non disponible).
Les romans L'énigme de l'arrivée en 1987 (Bourgois-1991) et Un chemin dans le monde en 1994 (non disponible) sont largement autobiographiques. Dans L'énigme de l'arrivée, l'écrivain raconte comment un domaine du sud de l'Angleterre et son propriétaire, après une carrière coloniale et souffrant d'une dégénérescence, déclinent lentement vers l'anéantissement final. Récit mêlant fiction, mémoires et narration historique, Un chemin dans le monde comprend neuf nouvelles indépendantes mais partageant une thématique où les traditions antillaises et indiennes se fondent avec la culture que découvre l'auteur quand il s'installe en Angleterre à l'âge de 18 ans.
V.S. Naipaul reçut plusieurs prix littéraires, dont le Prix Booker en 1971 et le T.S. Eliot Award for Creative Writing en 1986. Docteur honoris causa au St Andrew's College, à Columbia University, aux universités de Cambridge, de Londres et d'Oxford, il fut anobli par la reine Elisabeth en 1990 et fut lauréat du Prix Nobel de littérature en 2001.