Delhi, de nos jours. Un journaliste très en vue, qui pourrait très bien être Tarun J.Tejpal lui-même (voir sa biographie à la fin de l'article), dont la carrière est systématiquement laminée par un gouvernement indien offensé à la suite d'une relation de corruption banale dans les colonnes de son magazine, apprend par un flash d'information qu'il vient d'échapper de justesse à une tentative d'assassinat.
Dans l’ignorance des commanditaires et voyant a priori dans cet attentat une nouvelle manœuvre du gouvernement pour le faire taire, le journaliste/narrateur doit affronter ses meurtriers au tribunal. C'est ainsi que, protégé par une escouade de policiers et une équipe de juristes, l'homme se retrouve face à ses cinq tueurs.
Tout oppose les existences de ces criminels venus des entrailles de l'Inde rurale prêts à frapper pour quelques roupies, à celle de l'homme qu'ils doivent éliminer.
Des avenues de Delhi aux petites bourgades du nord du pays, on découvre les trajectoires violentes de
Chaku (le tueur au couteau),
Kabir M (l’héritier musulman de la Partition sanglante de 1947),
Kaliya (élevé par des dresseurs de serpents),
Chini (abandonné enfant dans un train) et
Hathoda Tyagi (la brute qui réduit au marteau la cervelle de ses victimes). Chacun a grandi dans une cruauté impitoyable, au milieu d'un environnement innommable, et reflète l'existence désespérée des masses indiennes.
En conférant une imposante stature affective et sociale à ces cinq anonymes perdus dans l’immensité de la population indienne,
Tarun J.Tejpal fait de ces assassins les martyrs des grandes failles de l’Inde moderne : les castes, la religion, la langue anglaise, la corruption et la misère…car sont-ils vraiment des assassins potentiels?
Manifestement, aucun d'entre eux ne pourrait avoir orchestré la tentative. Qui, alors, est derrière le complot? Est-ce qu'il y a un complot pour commencer?
Jusqu'à la dernière scène, nous ne saurons pas qui est le véritable commanditaire. La vérité sera révélée à la fin.
Histoire de mes Assassins est, par sa construction, un roman à plusieurs niveaux, à la fois incisif et souvent drôle.
Tarun J.Tejpal va et vient entre l'histoire de chaque personne suspectée et la propre histoire du protagoniste.
Chaque histoire parle d'un personnage, né quelque part dans l'intérieur du pays, dans l'Haryana, au Pendjab, en Uttar Pradesh, au Bihar et raconte comment les chemins, qu'ils ont pris volontairement ou non, les ont amenés là où ils sont. Chacun des personnages a une histoire choquante concernant son enfance: ils ont été influencés par les circonstances ou conduits à devenir des tueurs endurcis, entretenus par des criminels professionnels pour certains ou utilisés comme des pions au bon moment pour d'autres.
Tarun J.Tejpal enquête sur les codes inexorables du pouvoir et des richesses qui propulsent les sociétés ce qui fait de ce roman un superbe traité sur l'Inde contemporaine, un conte dévastateur et un saisissant récit sur l'utilisation et l'abus de pouvoir dans l'Inde moderne.
Tarun J.Tejpal excelle, en bon narrateur, à faire voir les lieux et les personnages et décrire le tout avec beaucoup d'intensité afin de faire ressentir à son lecteur tout ce que ses personnages vivent dans leur chair et leur âme. Et en ce sens le récit de la vie d'Hathoda Tyagi est, sans aucun doute, le plus réussi.
Il transforme ainsi cette histoire en un pamphlet sur le sexe, la corruption et la pauvreté où il n'épargne personne parmi l'élite mais aussi parmi les gens qui servent cette élite qu'elle soit politique ou économique.
Les policiers, les escrocs, les anciens du village, les journalistes, les investisseurs de capital-risque, les hommes d'affaires, les avocats, les enfants des rues, les prostituées - personne n'échappe à la plume de cet écrivain qui utilise ses personnages parfois comme un caricaturiste, d'autres fois comme un poète.
Pourtant, l'accent est mis sur les pauvres des badlands qui semblent avoir été mis sur cette terre pour être utilisé, puis jeté.
Laissons à Altaf Tyrewala, romancier indien, auteur du superbe roman
"Aucun dieu en vue" paru chez Actes Sud, résumer très bien ce livre:
"Un classique instantané ... beaucoup, beaucoup mieux que tout ce que j'ai jamais lu par un auteur indien."
Journaliste, critique littéraire, essayiste et éditeur depuis plus de vingt-deux ans,
Tarun J.Tejpal est très admiré en Inde.
Né en 1963, il a suivi enfant son père, officier dans l’armée, un peu partout en Inde au gré de ses affectations. Après des études d’économie à l’université de Chandigarh, il a travaillé en tant que journaliste pour les hebdomadaires
India Today, puis
Outlook à la fondation duquel il participa. Il fonda également avec Sanjeev Saith la maison d’édition
IndiaInk qui la première publia Arundathi Roy.
Tarun J.Tejpal a souligné le défi que représente les publications qu'il anime: intéresser la minorité aisée en Inde aux conditions de vie de la majorité de la population, qui se débat encore dans la misère, sans profiter de la croissance économique ni participer véritablement au jeu démocratique.
En 2000, Tarun J.Tejpal décide de lancer un site d’investigation sur Internet,
Tehelka.com:
"Je trouvais que le journalisme avait perdu de son agressivité, explique-t-il. Or, le rôle de cette profession dans une démocratie, c’est bien de dénoncer les abus de pouvoir et de biens sociaux".
En 2001, un article sur le trafic d’armes et les pots-de-vin publié sur le site Internet contraint le chef du Bharatyia Janata Party et le ministre de la Défense à démissionner. À la suite de "l’opération West Point", Tarun J.Tejpal doit se battre pendant trois ans contre les attaques répétées d’un gouvernement furieux que
Tehelka ait révélé le scandale.
Même au pire moment de la crise, lorsque les bureaux du journal ferment faute de moyens, que le personnel passe de 125 à trois salariés, qu’un de ses journalistes est emprisonné, qu’il est lui-même obligé de se barricader chez lui pour assurer sa sécurité, le rédacteur en chef affirme n’avoir jamais songé à lâcher prise.
Reporters sans frontières aura alors l’occasion de dénoncer plusieurs fois cet incroyable harcèlement judiciaire.
Tehelka réapparaît le 29 janvier 2004, cette fois sous la forme d’un journal papier. Le revirement est stratégique :
"Un journal est un vrai outil de lutte. Un site Internet n’est pas assez accessible", justifie Tejpal. Le combat des derniers mois ayant vidé les caisses, c’est grâce aux souscriptions des lecteurs fidèles que le projet peut voir le jour.
Le journal tire aujourd’hui à 100 000 exemplaires : bien qu’infime au regard de la population indienne, le lectorat continue d’augmenter. Le choix de l’anglais n’est pas étranger à la diffusion réduite du titre. Alors pourquoi avoir choisi la langue des élites?
"Nous sommes du côté des pauvres, des faibles. Mais nous pensons que pour pouvoir agir pour eux, il faut peser sur ceux qui prennent les décisions. Or qui sont-ils, sinon ceux qui lisent les journaux anglophones".
Tarun J.Tejpal annonce néanmoins la création prochaine d’une version en hindi, et dans la foulée, le lancement d’un site Internet dans la même langue.
L’expérience qu’il a vécue ces cinq dernières années est une référence pour la profession, et pas seulement en Inde.
Les mois d’épreuves par lesquels le père de
Tehelka est passé lui auront tout de même permis d’écrire son premier roman :
"Loin de Chandigarh" (Buchet-Chastel, 2005), rédigé en seize mois, au pire de la tempête:
"Je le portais en moi depuis vingt ans", affirme le romancier. C’est dans l’écriture de cette oeuvre littéraire que Tejpal a trouvé la force de se relancer dans la bataille de l’information.
Finaliste pour
le Prix Femina en 2005, l’ouvrage a été salué par la critique et a créé un véritable événement littéraire dans le Monde et principalement en France où il a été lu, depuis sa parution, par trois cent mille lecteurs.
Tarun J.Tejpal a été distingué par
Business Week, en 2009, comme l’une des cinquante personnalités les plus importantes d’Asie.
Il vit actuellement à New Delhi avec sa femme et leurs deux filles.