Kari d'Amruta Patil (Au Diable Vauvert-2009)
Par Alain et Christine Londner, mercredi 25 mars 2009 à 16:59.
La scène se passe à Bombay. Nous sommes un jeudi. Ruth décide de se suicider. Kari "la personne qui l’aimait le plus au monde" décide de la suivre. Ruth est sauvée par un filet en bas de l’immeuble. Kari atterrit dans l’égout et tente de s’extirper tant bien que mal de ce cloaque. Ruth s’enfuit et Kari se voit contrainte de rester. Cet acte va marquer la fin de leur relation et le début d’une autre vie pour Kari. Une vie sans l’Autre.
Cette métaphore de leur rupture amoureuse, fil conducteur du récit, se prolonge à travers le livre : Ruth est partie. Kari, elle, reste enfermée dans cette grande ville enfumée et mystérieuse qu’on devine être Bombay.
En courts chapitres, elle nous raconte sa vie, son quotidien, celui d’une jeune fille rebelle qui assume pleinement son homosexualité dans une société partagée entre tradition et modernité.
Loin de tomber dans les clichés faciles, Amruta Patil développe avec subtilité et élégance un thème encore tabou en Inde. Dans un pays où les traditions sont encore très présentes, on imagine à quel point il peut être difficile d’aborder le sujet de l’homosexualité.
Un brin cynique, Kari n’en demeure pas moins sensible et attachante, naviguant dans un univers poétique, sombre et attachant pour dire les choses de la vie commune : son emploi dans la pub, son appartement en collocation, sa chef de bureau atteinte d’un cancer, les chats errants du quartier…
Usant de mélanges d’influences, de genres, de matériaux, Amruta Patil explore, avec un talent immense et une intensité puissante, la palette de ses états d’âme.
Les traits rugueux au fusain confèrent à l’ensemble un côté brut, une existence croquée, en cours de formation, comme Kari, elle-même qui se cherche, tâtonne et dissèque le cœur de la mégalopole triste. Dans son errance, elle parcourt les chemins de la solitude, de la mort, de l’absence de l’Autre: " Le personnage de Kari est un chercheur de vérité. Même lorsqu’elle est dans une ambiance sombre et nauséabonde (le smog urbain l’est souvent), Kari est en mesure d’extraire ce qui est pur, beau et vrai dans toute cette grisaille. D’une certaine manière, elle purifie, elle distille le monde, en essayant de comprendre le sens de toutes ces douleurs causées par l’amour, la sexualité, les conventions sociales et la mort - ce genre de choses auxquelles on est confronté tout au long de sa vie, mais jamais avec la même intensité que quand on a vingt-et-un ans".
Au détour d’une page apparaît parfois une pointe de couleur : comme l’humour brutal de la narratrice, ces oasis colorées apportent un souffle de vie, une touche d’espoir dans l’univers claustrophobe d’une cité qui aliène et oublie: " Mon livre est sombre et graphiquement assez brut. j’y utilise très occasionnellement la couleur, pour représenter une situation extrême, un artifice ou une joie très intense. À la fin, lorsque Kari tente d’en finir, mon style devient haché et frénétique. J’ai utilisé ces changements dans mon style graphique pour représenter l’évolution intérieure de Kari".
Teintée de mythologie, d’espoir, de colère et de poésie, Kari est un voyage, une quête pour trouver un remède à la douleur de l’Amour.
Kari est au roman graphique indien ce que Persepolis de Marjane Satrapi est à la bande dessinée européenne. Ce genre narratif voit enfin le jour en Inde : sous la plume d’une femme, naturellement.
Amruta Patil est née en Inde et vit à New Delhi. Originaire de l'Etat de Goa, elle a grandi dans un village où il n'y avait ni librairie, ni bibliothèque . Elle a lu sa première BD à 19 ans.
Diplômée de la School of Museum of Fine Art à Boston, passionnée d'histoire ancienne, elle travaille actuellement à un roman graphique mythico-historique de 1000 pages basé sur le Mahabharat, Parva, et qui relate l’histoire de l’Inde sur cinq mille ans.
Kari, premier tome d’une trilogie, est son premier roman graphique : elle s’impose comme la nouvelle voix – et la première voix féminine indienne – du genre en Inde.
L’auteur bénéficie d’une bourse de résidence et sera présente en France en 2008 et 2009.
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