L'organisation des J.O à Pékin ou plutôt devrais-je dire l'opération de propagande de la plus grande dictature du Monde, sous la bienveillance du C.I.O (chaque jour en apporte la preuve indéniable), m'amène à vous proposer, en lieu et place de la cérémonie d'ouverture, d'éteindre votre télévision et de lire les deux nouveaux livres de Qiu Xiaolong, un roman et un recueil de nouvelles. Ils témoignent, en ces circonstances, de la force de la littérature à dire, rapporter, témoigner ou dénoncer ce qui se passe derrière le miroir aux alouettes!.

La danseuse de Mao de Qiu Xiaolong (Ed. Liana Levi-2008)

 

Le président Mao aimait beaucoup danser. À chacun de ses déplacements à Shanghai, il goûtait tout spécialement la compagnie de Shang Yunguan, la "reine de l'écran des années cinquante". Shang s'est suicidée au début de la révolution culturelle. Sa fille Quian est morte dans un accident, quelques années plus tard, laissant une fille nommée Jiao.
Or cette Jiao inquiète beaucoup les autorités chinoises. Elle a quitté son modeste emploi pour emménager dans un appartement luxueux sans que l'on puisse déterminer l'origine de sa soudaine fortune. Elle suit assidûment les cours d'un vieux peintre, M. Xie, qui a réussi, malgré les confiscations de jadis et la pression immobilière, à conserver à Shanghai une antique demeure dans laquelle il entasse toutes sortes de vieilleries et où il reçoit des gens nostalgiques des années 30 pour des bals.
On craint en haut lieu que cette Jiao ne détienne quelque document compromettant sur la vie sexuelle de Mao, transmis par sa grand-mère, qu'elle s'emploierait à monnayer. Ou bien qu'elle veuille écrire un livre pour salir l'image du Grand Timonier.
L’image du leader étant déjà assez écornée par les mémoires de son médecin et autres biographies non autorisées, le secrétaire du Parti Li veut absolument étouffer l’affaire.
Si l'on ajoute le fait que Jiang Qing, la dernière femme de Mao, était elle-même, à l'origine, actrice de cinéma, et que, sous couvert des agissements de la "bande des quatre", elle ait pu chercher à se venger d'une rivale, on comprend l'importance d'une affaire qui risque de faire scandale, alors que les autorités chinoises entendent soigner leur image sur le plan international.
Dans son sixième roman traduit en français, Qiu Xiaolong s'attaque de front au sujet qui constitue la trame de tous ses livres : les traumatismes de la révolution culturelle, dont il a lui-même été victime et se confronte directement à la figure de Mao, dont l’ombre planait sur ses livres précédents.
L’inspecteur Chen, chargé de l’enquête, infiltre les réseaux des nostalgiques des années 30 et prend tous les risques, allant même jusqu’à fouiller l’ancienne chambre de Mao dans la Cité Interdite. En fait, le principal souci de Chen n'est pas de découvrir la vérité mais de trouver la vérité officielle, celle qui pourra satisfaire les autorités sans compromettre sa propre carrière. La première difficulté étant dès lors de rester intègre dans un système gangrené par la corruption, où les nouveaux riches étalent un luxe tapageur, où les intérêts mafieux des Triades recoupent souvent ceux du personnel politique.
Dans ce qui est probablement son roman le plus documenté, c'est l'occasion, pour le lecteur, de découvrir tout d'abord l'exégèse de l'oeuvre du poète-grand timonier, ensuite un aperçu de la poésie et de la littérature chinoise classique: Le rêve du pavillon rouge, la chronique des trois royaumes ou la pérégrination vers l'ouest, et enfin de savourer les tirades confucianistes lancées à tous propos: Quand le vrai est faux, le faux est vrai, là où il n'y a rien, il y a tout ou encore on ne peut rien tirer d'élégant d'un morceau de bois pourri.
Le camarade inspecteur principal Chen est une création particulièrement originale dans la fiction policière. Poète par vocation mais policier par nécessité, il passe pour l'intellectuel de service au sein de la brigade de Shanghai chargée des affaires politiques. Dans cette ville, que la propagande chinoise présente en toute simplicité comme "la métropole reconnue internationalement comme la plus passionnante du monde", Qiu Xiaolong promène son héros lettré des quartiers anciens,en voie de démolition, jusqu'aux quartiers des "Monsieur Gros sous" et des gargotes en restaurants chics (il est non seulement poète mais aussi épicurien).
Il dévoile surtout, les contradictions d'une société qui, sous couvert d'une idéologie communiste toujours réaffirmée, se livre avec frénésie aux débordements les plus sauvages de l'économie de marché où l’argent est devenu le seul standard de la réussite.

Cité de la poussière rouge (Ed. Liana Levi-2008)

 

Shanghai, cité de la Poussière Rouge. Cette cité ne fait pas référence à un grand ensemble mais aux micro quartiers caractéristiques du développement urbain de Shanghai à compter de la fin du XIXème siècle.
Ils s'appuient sur des allées, les longtang, desservant des rangs de maisons dont le modèle le plus répandu est emprunté à l'habitat traditionnel chinois. C'est le shikumen, du nom du porche en pierre qui le dessert. Ses bâtiments sont agencés autour d'une cour.
Le rouge symbolise la passion humaine, la révolution, le sacrifice ou la vanité.
C'est donc dans cet ensemble composé de maisons que les habitants aiment se réunir dans l’une des allées pour leur "conversation du soir". Lors de ces rencontres se tissent les histoires qui composent ce recueil.
Les narrateurs, qui appartiennent à différentes catégories sociales (mélange de petits commerçants, travailleurs ordinaires, retraités, hommes de lettres désargentés, chômeurs), s'expriment dans diverses tonalités, et leurs récits se rattachent de près ou de loin à la cité.
Toutes les nouvelles sont donc reliées entre elles. L'unité du recueil ne repose pas seulement sur celle du lieu, mais aussi sur l'interpénétration des récits et sur le déroulement chronologique.
L’ensemble couvre plus de cinquante ans, de la prise de pouvoir du Parti communiste en 1949 jusqu'à l’actuel "socialisme à la chinoise", en passant par "la révolution et la construction socialistes" sous Mao, le désastre de la Révolution Culturelle, puis la réforme économique de Deng Xiaoping.
Chaque nouvelle s’inscrit dans les événements politiques et sociaux, et un extrait du "bulletin d’information de la Poussière Rouge", un affichage de quartier qui résume les événements de l'année, et qui précède la nouvelle, fournit le cadre historique et politique essentiel.
On retrouve encore dans ces nouvelles de Qiu Xiaolong les qualités essentielles de ses romans: leur rythme, la place prise par les allusions poétiques et les citations d’érudits chinois, les analyses sans concession de la tradition confucéenne et du Maoïsme, l’humanité des personnages et la peinture réaliste de la ville de Shanghai.
Il existe beaucoup de livres sur la Chine, mais la plupart se penchent sur une période courte de l’histoire. Cité de la Poussière Rouge adopte une vue panoramique sur l'histoire moderne des formations et des transformations sociales en Chine. Une double approche, historique et littéraire qui fait de cette cité un microcosme à l’image du pays.
Ce livre est le fruit d’un travail d’écriture parallèle que Xiu Xiaolong mène depuis des années, un ambitieux projet historico-littéraire qui paraît au moment où tous les regards se tournent vers la Chine.

Qiu Xiaolong, que nous avons eu l'honneur de recevoir l'année dernière durant un week-end chaleureux, est né à Shanghai. Son amour pour la littérature anglaise et la poésie lui vient à l'adolescence, lorsqu'une bronchite le cloue au lit. Son père, professeur, est victime des Gardes Rouges durant la Révolution culturelle des années 1960.
En 1988, une bourse de la Ford Foundation permet à Qiu Xiaolong de partir aux Etats-Unis pour y poursuivre des études à la Washington University de St-Louis, dans le Missouri, et, suite aux répressions de la Place Tienanmen en 1989, il décide de s'installer définitivement aux Etats-Unis. En 1996, il obtient son doctorat en anglais avec une thèse sur T. S. Eliot.
Ses livres, écrits en anglais, dont le personnage principal récurrent est l'inspecteur Chen Cao, cadre du Parti et membre de l'Union des écrivains, dépeignent la Chine des années 1990-2000, les mutations socio-économiques de sa population urbaine et les bouleversements de la Chine moderne.
Son premier roman Mort d'une héroïne rouge (2001) est suivi de Visa pour Shanghai (2003), Encres de Chine (2005), Le Très Corruptible Mandarin (2006). En 2007 paraît De soie et de sang. Tous sortis à l'origine chez Liana Lévi sont disponibles en Points Seuil. Qiu Xiaolong enseigne par ailleurs la littérature à la Washington University de St-Louis.